Nigeria : pourquoi la cause indépendantiste renaît de ses cendres au Biafra

Des membres du mouvement indépendantiste pour les peuples indigènes du Biafra (IPOB) réunis à Umuahia, au Nigeria, le 28 mai 2017. © Lekan Oyekanmi/AP/SIPA

Cinquante ans après la déclaration d’indépendance du Biafra, la cause indépendantiste revient à la une des médias nigérians. Comment expliquer cette renaissance ?

Pendant près de quarante ans, le sujet du Biafra est resté tabou. La guerre du Biafra a commencé en mai 1967 avec la déclaration d’indépendance prononcée par le colonel Emeka Ojukwu. L’officier formé à Oxford et issu d’une grande famille proclamait la création du Biafra, un État igbo qui englobait l’ensemble du sud-est du Nigeria. Pour justifier cette action, le militaire faisait notamment référence aux pogroms anti igbos perpétrés dans le nord au cours des mois précédant cette sécession.

Éphémère république du Biafra

Après quelques victoires initiales, le colonel Ojukwu et son armée se sont rapidement retrouvés en difficultés. Avec la chute de Port-Harcourt, la capitale pétrolière, les Biafrais ont perdu tout accès à la mer.

Le Biafra a combattu le régime fédéral jusqu’en janvier 1970. La guerre a fait plus d’un million de morts, notamment des Biafrais victimes de la famine. Le régime fédéral avait déclaré un blocus qui a considérablement affaibli le Biafra et qui l’a contraint à rendre les armes.

Un sujet longtemps tabou

Pendant les décennies suivantes, la cause indépendantiste a eu le plus grand mal à se faire entendre. Même si de nombreux Igbos (la troisième ethnie du pays, après les Haoussas et les Yoroubas) y sont restés favorables. Au sein la diaspora igbo de Cotonou à Abidjan en passant par Lomé, il n’est rare de trouver des cartes du « Biafra indépendant » ou des billets de banque de l’époque, bien rangés à l’abri des regards indiscrets.

Même en 2014, L’autre moitié du soleil, l’adaptation d’un roman éponyme de Chimamanda Ngozi Adichie a été en partie censuré. Les autorités craignant que ce film  – qui tout comme le roman n’a rien d’un plaidoyer sécessionniste – ne ravive les plaies.

Apparition d’un leader charismatique

Le réveil de la cause biafraise est lié à l’émergence de Nnamdi Kanu, un sécessionniste sorti de l’anonymat lorsqu’il a créé Radio Biafra à Londres en 2009. Invité en Californie à un congrès igbo en 2015, Nnamdi Kanu a déclaré : « Nous avons besoin d’armes et de balles. Si nous n’obtenons pas la création du Biafra, tout le monde devra mourir ». Pendant son séjour en octobre 2015 à Abuja, la capitale fédérale, Kanu est arrêté par les forces de l’ordre : il a passé dix-huit mois en prison sans être jugé. Libéré sous caution en avril 2017 – à la veille du cinquantième anniversaire de la proclamation d’indépendance –, il est revenu vivre à Umuahia, l’ex-capitale du Biafra, dans la maison familiale. Il affirme que l’armée fédérale a pris d’assaut sa résidence le 11 septembre et a tenté de l’assassiner. Selon le quotidien lagotien The Punch, il est passé depuis lors dans la clandestinité.

Les autorités fédérales ont déclaré le 15 septembre que son organisation, fondée en 2013, le mouvement indépendantiste pour les peuples indigènes du Biafra (IPOB), était devenue une « organisation terroriste militante ». Ces derniers jours des affrontements violents ont eu lieu dans le sud-est entre les militants de l’IPOB et l’armée fédérale.

À propos de la gestion de la « question biafraise », les élites nigérianes commencent à laisser poindre des divergences. Bukola Saraki, le président du Sénat, a estimé que l’État n’était pas habilité à déclarer que telle ou telle association était de nature terroriste. Nnamdi Kanu affirme que son combat pour l’indépendance reste une action pacifique. Il milite pour l’organisation d’un « référendum sur l’indépendance du Biafra », mais affirme qu’aucune élection n’aura lieu dans le sud-est tant qu’il n’aura pas obtenu gain de cause.

Pas de dialogue entre l’État et les partisans du Biafra

L’ex-Président Olusegun Obasanjo invite les autorités politiques actuelles à entamer un dialogue avec Kanu. Mais son discours d’apaisement a rencontré peu d’écho au sommet de l’État.

Selon Amnesty international, 150 personnes qui manifestaient pour obtenir la libération de Kanu et l’indépendance du Biafra ont été tuées en 2016 par les forces armées.

La détention de Kanu n’a fait qu’augmenter son prestige chez nombre d’Igbos. Excellent orateur et personnage charismatique, il a multiplié les rencontres avec les journalistes. Ses partisans disposent de puissants relais dans les capitales européennes, aux États-Unis et en Afrique : la diaspora igbo compte plusieurs millions de personnes.

Tribu perdue d’Israël et terre promise

Se présentant comme un « leader spirituel », Kanu affirme que son ethnie constitue une « tribu perdue d’Israël ». Selon lui, le Biafra serait « la terre promise ». Au-delà de sa personnalité qui ne convainc pas tous les Igbos, la médiatisation de son combat est le reflet d’un malaise au sein de ce groupe ethnique. Depuis la guerre civile, nombre d’entre eux s’estiment marginalisés. « Nous avons été écartés des meilleurs postes de la fonction publique et de l’armée », affirme Emeka Ugwu, un homme d’affaires de Lagos.

Sentiment d’exclusion

Même l’écrivaine Chimamanda Adichie Ngozi a repris à son compte ces arguments. Dans des tribunes, elle affirme qu’à la suite de la guerre, des milliers d’Igbos ont été spoliés de leurs propriétés, notamment à Lagos, la capitale économique. Selon elle, ils n’ont jamais pu les récupérer. L’écrivaine, qui a vendu des millions d’exemplaires de ses romans, demande si les Igbos sont considérés comme « des citoyens à part entière ». Elle rappelle qu’avant l’élection du gouverneur de Lagos en 2015, les Igbos ont été menacés par le roi de la ville qui a expliqué lors d’un discours public que si les Igbos ne votaient pas pour le candidat choisi par les Yoroubas, « ils seraient noyés dans la lagune ».

L’arrivée au pouvoir de Muhammadu Buhari a renforcé ce sentiment d’exclusion. Depuis son élection en avril 2015, Buhari ne s’est jamais rendu en visite officielle à Lagos, la capitale économique du Nigeria ou dans une autre grande ville du Sud, telles que Port-Harcourt, la capitale pétrolière.

Relations difficiles avec Muhammadu Buhari

Lors de la présidentielle de 2015, les Igbos ont massivement soutenu le président sortant, Goodluck Jonathan. Sous le règne de l’ex-Président, nombre de postes clés étaient occupés par les Igbos, notamment le ministère des finances où officiait l’influente Ngozi Okonjo-Iweala. Aujourd’hui, Buhari ne cache pas son refus de faire de grandes concessions aux Igbos, dès lors qu’ils « n’ont pas voté pour lui ».

En juin l’Arewa youth, un mouvement de jeunesse du nord, a donné un ultimatum aux Igbos pour qu’ils quittent la région avant le 1er octobre. Depuis, l’Arewa youth est revenue sur ses menaces. Mais la tension reste vive entre les communautés, notamment dans le nord. À Jos, des affrontements meurtriers ont eu lieu le 14 septembre entre Haoussas (ethnie qui domine le nord) et Igbos.

Des jeunes séduits par le discours pro Biafra

À en croire la presse nigériane, nombre de jeunes Igbos se laissent séduire par les discours indépendantistes. « Ce sont souvent les moins éduqués d’entre nous qui sont attirés par ce type d’idéologie.  Dès que l’on prend le temps de réfléchir, on se rend compte que cela serait problématique de faire sécession. Où doivent commencer les frontières ? 300 ethnies cohabitent dans le pays. Les Igbos sont des commerçants et des voyageurs. Ils n’ont aucun intérêt à se retrouver confinés dans un « petit Biafra enclavé », souligne un enseignant igbo, Steve Okereke. Il ajoute : « Les plus anciens, ceux qui ont connu les ravages de la guerre, savent que ce serait une catastrophe de revenir au temps de cette guerre d’indépendance ».

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