Jean Michel Huet : « Les entreprises françaises rencontrent des difficultés à trouver des compétences en Afrique »

Chantier de renforcement du port autonome à Pointe-Noire, au Congo, le 23 juillet 2012. © Antonin Borgeaud pour les éditions du Jaguar

Intitulé "Prêts pour l'Afrique d'aujourd'hui ?", le nouveau rapport du think-tank libéral Institut Montaigne dresse, à partir d’une cinquantaine d’auditions menées auprès d’institutions et d’entreprises de tous secteurs et de toutes tailles, un constat de la situation de la France en Afrique et appelle à construire une stratégie de long-terme pour les entreprises françaises sur le continent.

Jeune Afrique fait le point avec Jean Michel Huet, associé chez BearingPoint, qui a co-piloté le rapport.

Jeune Afrique : Quelles sont les propositions phares de ce rapport?

Jean Michel Huet : Les neuf propositions que nous formulons dans le rapport « Prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui ? », publié par l’Institut Montaigne, constituent des axes prioritaires pour le développement conjoint et durable des économies africaines et française.

Plusieurs de ces propositions sont axées sur la question du financement des entreprises françaises. La France n’a pas encore mis en place tous les outils pour financer ses entreprises. À terme, la création d’une banque pour financer nos groupes à l’export serait notamment favorable aux PME et PMI.

L’aide pour le développement pourrait également évoluer, en sortant d’une approche exclusivement quantitative et en innovant dans les méthodes de financement. Certains secteurs immatériels comme l’éducation, les services ou le digital devraient davantage être pris en compte.

Les entreprises françaises rencontrent des difficultés à trouver des compétences en Afrique, surtout dans la tranche comprise entre Bac-2 et Bac+3

Le capital humain, notamment, ne doit pas être négligé. De la cinquantaine d’entretiens menés sur le terrain auprès d’acteurs économiques présents en Afrique, le constat suivant se dégage : nos entreprises rencontrent des difficultés à trouver des compétences sur le continent, surtout dans la tranche comprise entre Bac-2 et Bac+3. La mise en place de partenariats dans l’éducation et le développement de visas d’étude serait bénéfique. Il est facile de doubler les investissements d’une année sur l’autre, mais constituer un capital humain prend des années, et on ne voit les effets qu’à moyens terme.

Le rapport dresse les avantages de l’aide déliée, tout en estimant qu’il faudrait davantage favoriser les intérêts français. N’est-ce pas contradictoire?

L’aide déliée signifie que les financements des bailleurs de fonds français (comme l’AFD) sont ouverts, et vont aux « mieux-disants » des appels d’offre. Mais on voit aussi les limites de ce fonctionnement, certains pays africains préférant la solution la moins chère, souvent au détriment de la qualité. Beaucoup de bailleurs de fonds se sont d’ailleurs remis à faire de l’aide liée. Si l’AFD est la seule à faire de l’aide déliée, cela devient contre-productif. Il faut être plus concret, et construire des relations de long terme, où la qualité rentre davantage en compte, et où les entreprises françaises ont un savoir-faire

Les grands groupes chinois apportent beaucoup de financements, mais leur projets souffrent souvent de problèmes de qualité, dans les routes, les télécoms, par exemple. De plus, ces financements génèrent parfois un endettement non maîtrisé. Les bailleurs de fonds pourraient avoir un discours plus responsable auprès des États concernés et, par exemple, mettre en place des pénalités si la qualité n’est pas la bonne.

Votre rapport affirme que « le franc CFA paraît désormais appartenir davantage à la politique d’aide au développement de la France, via la contribution à la stabilisation macroéconomique et le conseil aux politiques publiques, qu’à une politique d’appui aux intérêts économiques et financiers français. » Cette monnaie ne constitue-t-elle pas néanmoins un avantage économique pour les entreprises de la zone euro?

Le franc CFA est certes un avantage pour les pays de la zone euro. Chez BearingPoint, nous avons fait une étude sur les risques les plus importants pour les entreprises en Afrique. Le risque numéro 1 cité par ces entreprises était le risque monétaire, qui est de deux natures : le risque de change et le problème de la sortie de cash. En Angola par exemple, les entreprises françaises ont le plus grand mal à sortir leurs bénéfices.

Le risque de change dans les pays utilisant le FCFA est nul pour les entreprises de la zone euro et très faible pour les autres. C’est un avantage pour ces acteurs, mais ça l’est aussi pour les pays de la zone qui attirent de ce fait davantage d’investissements.

Surtout, cette monnaie est peut-être forte, mais je pense que ce qui pénalise les exportations de ces pays c’est davantage les taux d’imposition et l’instabilité fiscale.

Le rapport est favorable à la reconduction des APE (Accords de partenariat économique entre l’UE et une grande partie de l’Afrique subsaharienne). Ces accords sont pourtant régulièrement accusés de freiner l’industrialisation sur le continent et vont à rebours des recommandations de certains organismes comme la Cnuced, qui appelle à un protectionnisme « soft » pour les pays non industrialisés.

Au contraire, je pense que les APE encouragent la coopération et le développement. Le problème de ces accords réside plutôt dans la longueur de leur mise en application. Résultat, ils sont souvent en décalage avec la réalité économique.

Il faudrait aussi faire rentrer les acteurs privés, européens et locaux dans les discussions. Il y a chez eux quelques frustrations et peurs que les accords ne soient pas en adéquation avec la réalité du terrain.

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