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Long format : la bataille contre les feux de brousse dans le delta du Saloum, au Sénégal

Le village de Sipo, dans le Sine-Saloum, est peuplé d'une centaines d'habitants. © Photo : Sophie Douce pour Jeune Afrique

Au cœur de la mangrove, haut refuge pour hérons goliath, lamantins d’Afrique et hyènes tachetées, les incendies de forêt menacent Sipo, un village niché dans la réserve naturelle du Delta du Saloum, au Sénégal. Sur cette île, les habitants se mobilisent pour lutter contre les feux de brousse déclenchés par des braconniers et guides chasseurs malveillants.

« Ce jour-là, le feu était loin, à plus de 14 km. On pensait qu’il n’arriverait pas jusqu’ici. Mais le lendemain le vent soufflait. Il n’y avait que quelques femmes au village, les hommes étaient partis en mer. Le feu est venu si vite, personne ne réussissait à l’éteindre. Quand on est arrivé c’était déjà trop tard. » Le temps que les hommes viennent étouffer les flammes à l’aide de râteaux et de bâtons, deux cases et une partie du maraîchage avaient déjà brûlé dans le village de Sipo, à plus de 145 km au sud-est de Dakar.

« Rien ne peut échapper aux flammes »

Vue aérienne d'une zone touchée par les feux de brousse, près de Sipo, au Sénégal. © Photo / Benjamin Bureau pour JA

Ce jour où le feu de brousse a touché son village, il y a trois ans maintenant, hante encore Jean-Dominique Senghor, 31 ans, habitant de Sipo. Ici, chaque année, au cœur du parc national du Delta du Saloum – classé au patrimoine mondial de l’Unesco -, le feu détruit plusieurs hectares de la forêt de l’île.

« Il n’y a pas une année où ça ne brûle pas. Les chasseurs mettent le feu à l’herbe sèche avec de l’essence, et ça ravage tout, ça avance avec force à cause du vent. Rien ne peut échapper aux flammes. Il ne reste que des arbres morts, des insectes, des singes, des serpents, des oiseaux brûlés », témoigne avec amertume « Jean-Do », comme on le surnomme ici.

Les années les plus destructrices, près de 650 000 hectares peuvent partir en fumée

Les feux de brousse sont utilisés par certains chasseurs et braconniers pour rabattre et capturer le gibier. Chaque année, 1 500 cas de feux sont recensés au Sénégal lors de la saison sèche, d’octobre à juin, selon les chiffres de l’Océanium, une association sénégalaise de protection de l’environnement. Les années les plus destructrices, « près de 650 000 hectares » peuvent partir en fumée, évalue l’ONG sénégalaise.

Jean-Dominique Senghor dans la zone qui a brûlé pendant la dernière saison sèche. Arbres calcinés, branches brisées et tas de cendres ont remplacé le décor. © Photo : Sophie Douce pour Jeune Afrique

À quelques centaines de mètres du village, la brousse porte encore les marques du feu. Jean-Do nous montre la zone qui a brûlé en janvier dernier. Arbres calcinés et tas de cendres ont remplacés les grandes étendues d’herbacées. « Ça me fait mal quand je vois ça, parce que c’est pour cette nature que nous sommes là, sans elle nous ne pourrions pas vivre », s’inquiète Jean-Do, qui vit ici depuis près de vingt ans.

Situé dans la forêt classée des îles Bétanti, Sipo abrite de nombreuses espèces d’oiseaux et de mammifères sensibles : des hérons goliath, des pélicans gris, des singes verts, des hyènes tachetées ou encore des tortues marines et des lamantins d’Afrique, deux espèces menacées.

Pratiques de chasse illégales

Une cartouche de chasse retrouvée dans la forêt de Sipo, au Sénégal. © Photo : Sophie Douce pour Jeune Afrique

 

« Ils chassent à n’importe quelle heure, même la nuit alors que c’est interdit. Parfois c’est juste pour la balade, ils tuent des phacochères et les laissent dans la brousse, après leur avoir enlevé leurs défenses.

C’est seulement pour l’argent, pour le business. » Assis en tailleur dans sa case en paille, Jean-Do baisse la voix quand il se met à parler d’« eux ». Les guides chasseurs qui travaillent pour le compte d’un hôtel de chasse voisin, à Toubacouta, à cinq kilomètres de là.

Le campement, tenu par un propriétaire belge, organise des safaris pour les touristes dans la forêt de Sipo, proposant de chasser « phacochères, hyènes, et petit gibier » avec « pisteur privé ».

 

Comptez 800 euros pour trois jours de chasse, et jusqu’à 2 000 euros pour seize jours. L’hôtel, situé sur une zone « amodiée » – un espace de chasse loué à l’État -, peut chasser légalement.

 Ils tuent quatre cinq phacochères, puis ils viennent au village et ils prennent des photos avec leurs trophées devant tout le monde

Mais Jean-Do accuse les guides chasseurs accompagnant les touristes d’être responsables des feux de brousse, interdits au Sénégal. « Ils brûlent les hautes herbes pour pouvoir se déplacer sur l’île avec leurs 4×4 et pour mieux voir et tuer les animaux. »

Du côté de l’hôtel, on se défend et assure pratiquer une « chasse éthique et sportive ». L’un des managers de l’établissement rejette l’accusation des villageois : « Les feux ne sont pas déclenchés par les chasseurs, mais par les apiculteurs et les cultivateurs. »

Chaque année, Jean-Do regarde passer les groupes de touristes dans son village, écœuré. Seul l’hôtel, l’amodiataire légal de la zone, peut chasser. « Ils font ce qu’ils veulent. Et nous, on n’a même pas le droit de chasser. Ils tuent quatre cinq phacochères, puis ils viennent au village et ils prennent des photos avec leurs trophées devant tout le monde », décrit cet ancien chasseur à l’arc traditionnel.

Le chef du village de Sipo, Issa Touré, 63 ans, confirme : « La forêt a commencé à brûler à l’arrivée de l’hôtel. Dès le mois de décembre, ils incendient pour débroussailler. C’est difficile de voir les braconniers, ils se cachent ou chassent de nuit. »

Ecosystème en péril

 

Sénégal : la bataille des villageois de Sipo contre les feux de brousse from Sophie Douce on Vimeo.

 

Sipo est situé à la limite de l’Aire marine protégée de Bamboung (AMP), une zone de 7 000 hectares au nord de l’île, créée en 2004 pour préserver l’écosystème. Dans cet espace surveillé, qui attire de nombreux touristes, une équipe se relaie pour patrouiller et signaler les braconniers. « C’est toute l’île qu’il faut protéger, pas seulement l’Aire marine », regrette Jean-Do.

« Sipo se trouve dans une zone tampon, entre l’AMP et la zone amodiée, c’est ce qui la rend sensible. Tous les ans, la forêt du village brûle », explique Mamadou Bakhoum, vice-président du comité de gestion de l’Aire marine protégée de Bamboung.

« Les feux de brousse sont un vrai fléau. Les chasseurs incendient, ils tuent des guibs harnachés, des servals et des singes. Souvent, des braconniers entrent aussi dans l’AMP pour chasser des animaux ou pêcher des dauphins. Il faut trouver les coupables et les punir. »

A l’initiative de l’Aire marine protégée de Bamboung, l’ancien ministre de l’environnement et militant écologiste Haïdar El Ali s’inquiète : « Sur cette île, les flammes sont très fortes à cause des alizés. Le feu détruit les jeunes pousses et appauvrit les sols à terme. »

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Sénégal a perdu près de la moitié de la superficie de ses forêts en cinquante ans, passant de 11 à 6,3 millions d’hectares aujourd’hui. « Les causes principales de la déforestation sont le trafic de bois, la production de charbon et les feux de brousse », souligne Haidar El Ali.

Mais du côté de la Direction des Eaux-et-forêts, chasses et conservation des sols, qui dépend du ministère de l’Environnement sénégalais, on dément : « Les feux de chasses restent rares, ils sont surtout déclenchés de manière accidentelle. »

« J’ai peur pour l’avenir de mon village »

Le chef du village de Sipo, Issa Touré et la reine de Sipo, Fatou Mané. © Photo : Sophie Douce pour Jeune Afrique

 

Travailleurs de la terre et de la mer, les habitants de Sipo vivent de l’agriculture, de la pêche et de la cueillette en brousse. « Ici, toutes les choses que l’on a pour vivre, on les prend dans la nature. Les poissons, les noix de cajou, le pain de singe (le fruit du baobab), le bois. On vit de cela, il n’y a rien d’autre », explique Jean-Do, lui-même cultivateur et pêcheur.

Si ça continue comme ça, personne ne restera ici

Dans le village, où cohabitent sept ethnies, Bambaras, Sérères, Lebous ou encore Diolas, les familles récoltent du bois et de la paille pour le chauffage et la construction des cases. « A cause des feux, beaucoup de maisons n’ont pas pu être finies par manque de matériaux », indique Moussa Bakhayoko, 35 ans, le petit-fils du fondateur du village.

Turban sur la tête, maillot de foot sur le dos, « Le Prince », comme il est surnommé ici, est inquiet pour l’avenir : « Certaines familles préfèrent partir parce qu’elles perdent espoir, à cause des incendies. Elles récoltaient de l’huile de palme ou du miel dans la forêt, la situation devenait trop difficile ».

Jean-Do, son ami, ajoute, plus sombre : « Si ça continue comme ça, personne ne restera ici, j’ai tellement peur pour l’avenir de Sipo. Tu peux voir les cases abandonnées, leurs propriétaires sont partis parce qu’ils n’arrivaient plus à vivre. »

Modou Fall, cultivateur de niébé (haricot cornille) et de noix de cajou, lui, a choisi de rester. Ce midi-là, le soleil de plomb ne l’empêche pas de travailler. Le front perlant de sueur, il laboure en sifflotant le sol, à la main, pour planter des graines de haricots. Lui aussi s’inquiète de l’impact des feux sur ses terres.

« Je travaille dans la brousse, et les flammes gâtent tout. Je ne peux plus travailler quand ils brûlent », s’alarme le paysan. « On est parfois obligé d’aller sur d’autres îles à plusieurs kilomètres de là pour chercher des fagots. Mais pour ça, il faut avoir une pirogue ou une charrette », pointe-t-il.

Faire front

A l’intérieur de sa case, entourés de guides ornithologiques et de crayons de couleurs Jean-Do dessine un pélican gris, le visage concentré. Hérons goliath, merles métalliques et calaos colorés ornent les pages de son carnet. Ces oiseaux, il a appris à les dessiner seul en observant la mangrove. « Nous, villageois de Sipo, nous avons commencé une bataille, parce que ça nous concerne trop. On ne veut pas quitter ce village où nos enfants naissent et grandissent. »

Jean-Do est devenu le porte-voix de cette « bataille » contre les feux de brousse. Depuis 2014, il préside l’association des villageois pour protéger Sipo.

Chaque année, en partenariat avec Keur Bamboung, un campement écotouristique voisin créé par l’Océanium, ils reboisent la brousse d’anacardiers, de bois de fer et de palétuviers. Désormais, les habitants veulent aller plus loin. Ils espèrent lancer en septembre une pétition, avec les signatures des habitants des 14 villages de l’île, pour demander « l’annulation de l’amodiation de Sipo ».

Jean-Dominique Senghor dessine un pélican gris sur son carnet. © Photo : Sophie Douce pour Jeune Afrique

 

L’objectif ? Faire entendre leur voix auprès des autorités et obtenir un décret pour mettre fin à la zone de chasse. Las des promesses, les villageois attendent des mesures concrètes. « On est fatigué, l’arrêt de l’amodiation, ça fait des années que l’on en parle », pointe Moussa.

« Ça ne sera pas facile », reconnaît Jean-Do, qui portera la pétition. Et pour cause, certains ont pu se heurter à des pressions. Le jeune homme lève les yeux du pélican qu’il vient de finir de colorier dans son carnet. L’oiseau gris au grand bec doré nage paisiblement dans la mangrove.

« Nous avons déjà eu des problèmes parce qu’on essayait de dénoncer les responsables. C’est pour ça, si tu poses des questions sur les feux de brousse, certains habitants ne te répondront pas. Ça se passe comme ça, on les paye pour les faire taire, on les menace de quitter le village… », accuse Jean-Do.