Libye : la première vie de Khalifa Haftar, condottiere des sables

par Laurent Touchard

Khalifa Haftar a été formé en Libye et en URSS. © Reuters

Dans un billet en plusieurs parties, Laurent Touchard* s'attèle à retracer la vie de Khalifa Haftar, qui a récemment refait surface en prenant en Libye la tête d'une offensive toujours en cours contre les milices islamistes de Misrata et Benghazi. Mais qui est vraiment cet homme dont la carrière semble embrasser les routes sinueuses d'un opportunisme débridé ?

*Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l’histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis.

Réunis à Baïda, 150 officiers et sous-officiers des forces armées libyennes choisissent Khalifa Haftar comme chef d’état-major de l’après-Révolution, le 18 novembre 2011. Le Conseil National de Transition (CNT) ne tiendra pas compte de ce plébiscite, préférant Youssef al-Mangoush à Khalifa Haftar. Ce dernier s’évertuera alors à conquérir des fonctions qu’il considère comme siennes depuis son retour en Libye en mars 2011, après un long exil américain.
Tous ces rebondissements ne détonnent pas dans une existence déjà trépidante. Guerres, machinations politiques, "barbouzerie"… Haftar sillonne cet univers comme un fennec dans le désert. S’il lui arrive de se perdre, il retrouve inévitablement son chemin. Déterminé autant que controversé, il tient des condottieri (condottiere au singulier), chefs mercenaires de la fin du Moyen-Age et de la Renaissance en Italie ; aussi courageux que prompts à trahir selon leurs intérêts, intelligents, vifs calculateurs, pas toujours exceptionnels sur le terrain, souvent hautains et jalousés.

>> Lire la suite de ce portrait : La deuxième vie de Khalifa Haftar dans la guerre au Tchad ; La deuxième vie de Khalifa Haftar (suite) ; La deuxième vie de Haftar : la défaite finale de Ouadi Doum

Comparaison paradoxale dans la mesure où Khalifa Haftar se dit inspiré par Sidi Oumar al-Moukhtar, Cheikh musulman qui enseigne le Coran. A partir de 1912, Oumar al-Moukhtar développe une guérilla efficace contre l’occupant italien et ce jusqu’à sa mort en septembre 1931, lorsqu’il est pendu par ces mêmes Italiens. Mais finalement, Khalifa Haftar personnalise bien ces paradoxes : une personnalité complexe d’un homme de pouvoir et de guerre comme l’Histoire n’en façonne plus beaucoup.

Au premier abord, beaucoup semble avoir été écrit au sujet de l’homme. Au premier abord seulement. En réalité, les éléments disponibles "tournent en boucle". A savoir, ils reprennent des éléments de quelques travaux, eux-mêmes dérivés de sources primaires. De fait, si beaucoup a été écrit, bien peu a été raconté. L’auteur de ces lignes a mené des recherches dans des documents des années 1980 (journaux, magazines, rapports) ainsi que dans des ouvrages consacrés au Tchad et à la Libye dont une liste non-exhaustive sera donnée en fin de ce "feuilleton". Avec, en toile de fond, le nébuleux conflit tchado-libyen, la confrontation entre Tripoli et Washington, nous allons découvrir les trois vies successives du condottiere des sables.

Un roi compromis

Sa "première vie" débute avec une naissance pour laquelle deux dates sont mentionnées. Ainsi serait-il né en 1943 ou en 1949 selon les sources. Sa physionomie, sa prestance alerte semblent accréditer l’hypothèse de la seconde date (65 ans plutôt que 71). En revanche elle ne correspond pas à la chronologie de ses études militaires. En effet, il intègre l’académie militaire de Benghazi en septembre 1964 (sources libyennes). Il en ressort en tant qu’officier spécialisé dans l’artillerie en 1966. S’il était né en 1949, il serait rentré à l’académie militaire à 15 ans ! Nous pouvons donc établir qu’il est né en 1943, à Ajdabiya, en Cyrénaïque (dans l’est de la Libye).

L’effondrement militaire de l’Egypte en 1967 choque profondément Khalifa Haftar.

L’effondrement militaire de l’Egypte en 1967 choque profondément Khalifa Haftar. A l’instar de  quelques autres officiers libyens, à commencer par le capitaine Mouhammar Kadhafi, il est prêt à rejoindre le Sinaï au sein d’un bataillon de volontaires libyens. Rapide, le conflit cesse avant le déploiement de l’unité. Ces officiers nationalistes optent alors pour un autre combat : renverser le roi Idriss Ier. Le monarque doit son avènement à la Couronne britannique, en l’échange de l’aide qu’il a fourni à celle-ci – contre les Italiens et les Allemands – pendant la Seconde Guerre Mondiale. Lors de la crise de Suez en 1956, Idriss Ier soutient encore l’Angleterre, alors engagée dans la deuxième guerre israélo-arabe aux côtés de la France (et d’Israël) contre Nasser (suite à la nationalisation du canal de Suez par le chef d’Etat égyptien). A quoi s’ajoutent des facilités offertes aux troupes américaines avec la base de Wheelus (aujourd’hui Milaga) d’où opèrent notamment les bombardiers stratégiques B-50 et B-47, les B-36 à long rayon d’action… Pour les jeunes officiers comme Kadhafi et Haftar, leur roi est donc compromis avec les ennemis de la cause arabe.

Révolutionnaires

Profitant d’un contexte politique (et social) favorable, le capitaine Kadhafi conspire donc ; le lieutenant Haftar est de la partie. Deux fois repoussée (le 12 et le 24 mars 1969), l’opération al-Qod (Jérusalem) est lancée le 16 septembre 1969, à l’occasion d’un séjour du roi en Turquie (il envisageait d’abdiquer le lendemain…). Les conspirateurs s’appuient uniquement sur l’armée, et en particulier sur les cadets de l’Académie de Benghazi. Idriss Ier, qui n’ignorait pas que quelque chose se tramait, comptait sur la loyauté de sa garde royale pour circonscrire toute atteinte à son règne… Il se trompe. Bien planifiée, al-Qod est un succès.

Contrairement aux allégations ultérieures de Kadhafi, le complot ne bénéficiera jamais du soutien de "centaines d’officiers". Un contre-coup d’Etat surviendra d’ailleurs en décembre 1969, entraînant le limogeage d’une centaine d’entre-eux. Haftar fait donc figure de fidèle parmi les fidèles. Son état d’esprit est également "bon" : ardent nationaliste arabe qui s’inscrit dans le courant que personnifie Nasser (via Kadhafi). En remerciement, il est promu capitaine.

Guerre Froide

En octobre 1973, lors de la guerre du Kippour, le capitaine Haftar appartient selon toute vraisemblance à la composante "artillerie" de la 3e Brigade d’Infanterie Mécanisée. Brigade qui est mise en alerte et envoyée à Tobrouk dans l’éventualité d’une intervention libyenne aux côtés de l’Egypte. Selon la Jamestown Foundation, l’officier est décoré d’une médaille égyptienne pour sa participation au conflit. Le pourquoi de cette décoration s’avère mystérieux : elle impliquerait un engagement direct au combat. Il pourrait alors s’agir d’une confirmation quant au déploiement d’un bataillon libyen d’artillerie automotrice, avec des M109, au cours de la bataille dite de "la Ferme Chinoise". Présence qu’évoquent parfois des sources arabes mais que contestent d’autres sources occidentales.

En 1975, dans un contexte géopolitique qui favorise des liens entre la Libye et l’URSS (ainsi que les pays affiliés à l’URSS), Haftar poursuit son cursus militaire en Union Soviétique. Il est envoyé à l’école d’Etat-major de Frounzé, à Moscou. Outre l’art de la guerre, lui sont enseignés le marxisme-léninisme, la Révolution russe, l’histoire du parti communiste soviétique, l’approche scientifique de l’Histoire (et plus précisément, de l’Histoire militaire)… Pour mémoire, l’évolution du nombre de conseillers militaires d’URSS (et des pays de l’Est) témoignent de ces rapports : alors qu’ils ne sont que 20 en 1971, leur nombre grimpe à 345 en 1975. A la même date, ils sont 3 050 en Syrie, 1 035 en Irak, 1 000 en Somalie et 650 en Algérie ; la Libye se place donc en cinquième position par rapport à l’ensemble des pays "frères". Quant aux personnels militaires libyens formés à l’étranger (toujours URSS et pays de l’Est) dont fait partie Haftar, ils sont 300 en 1974 et 600 en 1975.

Au niveau politique, Kadhafi ne croit que modérément en la sincérité de l’engagement soviétique en faveur du Tiers Monde et plus précisément, de l’Afrique.

Malgré tout, la CIA établit en 1976 un constat qui se vérifiera quelques années plus tard, (l’engagement libyen au Tchad embarrassant Moscou) : "La relation soviéto-libyenne est marquée par de la méfiance des deux côtés et il est peu probable que les Soviétiques ne comptent sur des progrès quant à une étroite coordination des politiques". La réserve libyenne existe quant à elle à deux "niveaux". Au niveau politique, Kadhafi ne croit que modérément en la sincérité de l’engagement soviétique en faveur du Tiers Monde et plus précisément, de l’Afrique. Dans son Livre vert, il se montre d’ailleurs critique à l’encontre de l’URSS : "(…) qu’il s’agisse de régimes à parti unique (…) il apparaît clairement que la ‘représentation [du peuple] est une imposture’"). Il prône d’ailleurs une Troisième voix, alternative à l’impérialisme occidental et au communisme de l’est. Au niveau militaire, la troupe apprend vite à ne pas apprécier les conseillers et techniciens russes considérés comme méprisants (constatation qui se vérifie dans d’autres pays "frères"). Comportement dédaigneux auquel est confronté Khalifa Haftar.

Une armée libyenne percluse de faiblesses

Cette suspicion réciproque n’empêche pas de massives livraisons d’armes soviétiques, à un point que les Libyens reçoivent "(…) plus d’équipement qu’ils ne peuvent en absorber" comme l’indique le rapport de 1976 cité plus haut. Ainsi, à l’époque où Haftar est en URSS, la Libye aligne en théorie 2 000 chars de combat et plus de 300 véhicules blindés de reconnaissance pour 200 à 300 équipages relativement entraînés… Par ailleurs, plus de 50 % des matériels ne sont pas opérationnels faute d’un entretien suffisant. Lors de la courte guerre contre l’Egypte en juillet 1977, l’armée libyenne subit de lourdes pertes tout en révélant de dangereuses faiblesses.

Diplômé de Frounzé, Haftar rentre. Kadhafi est désormais très contesté au sein des forces armées régulières, bien plus encore qu’en 1969 (contre-coup d’Etat de décembre). Trois complots ont échoué en mars, juillet et août 1975. Lors de la tentative d’août sont impliqués le commandant de la garde du palais présidentiel et des membres du CCR. Le dirigeant libyen est aux abois. Il ordonne de sévères purges de l’institution militaire : 120 officiers sont arrêtés (dont 22 qui seront exécutés en 1977). Par ailleurs, il met sur pied des forces paramilitaires afin de protéger son régime contre l’armée (dès 1971 avec les Forces de Résistance Populaire). Sept des douze membres du CCR (Kadhafi étant un des douze) sont destitués. Jusqu’à sa transformation en 1977, le CCR ne comprendra donc plus que cinq membres. Certaines sources mentionnent Khalifa Haftar comme étant l’un de ses membres : il n’en est rien. Son nom ne figure ni dans les "12" d’origine et encore moins dans les "5" derniers.

Primauté de Kadhafi et loyauté absolue

Au sein de l’armée que Kadhafi déteste de plus en plus, les officiers les plus loyaux sont placés aux postes à responsabilité. Peu importe s’ils n’ont pas les compétences adéquates : seule compte leur fidélité au chef. L’incurie de nombreux cadres s’ajoute ainsi aux failles dans le domaine de l’entraînement et de l’état des matériels. Khalifa Haftar étant l’un de ces officiers loyaux, il reçoit le commandement des troupes à l’est de la ligne Benghazi-Koufra. Zone stratégique car elle englobe la frontière avec l’l’Egypte. Il hérite ainsi d’un ensemble de bataillons médiocrement opérationnels.

En dehors d’approximatives brigades, aucune structure n’engerbe véritablement l’ensemble de cette myriade d’unités. Kadhafi ne veut pas d’une structure divisionnaire. Des divisions conféreraient trop de pouvoir (et de moyens) à ceux qui les commanderaient. Ils pourrait alors être tentés d’utiliser cette puissance à leur profit, contre Kadhafi… Cette paranoïa naissante n’est pas sans fondement. Ainsi, en 1978, suite à l’arrestation du capitaine Mohammed Idris al-Charif, chef des services de renseignement, c’est au tour d’une centaine d’officiers de la 7e Brigade Blindée d’être jetée derrière les barreaux…

Ces coups de balai successifs amaigrissent les effectifs en cadres confirmés. Situation que n’améliore pas l’absence de structures divisionnaires : la chaîne de commandement est incohérente, centralisée à l’extrême alors que les unités sont dispersées et que les communications sont souvent défaillantes ! Il faut attendre 1982 pour qu’un semblant de conclusion soit enfin tiré de la non-performance de 1977 face à l’Egypte. De fumeux "groupements opérationnels" sont alors constitués, vague imitation de grosses brigades composites (ou de petites divisions).

A la tête du Groupement opérationnel est (GOE), Haftar ne brille pas : il s’abstient clairement d’améliorer les choses dans sa zone de responsabilité. Les unités ne s’entraînent pas, les exercices de tir sont proscrits, les unités ne savent pas manœuvrer… A la décharge de l’officier, la conjoncture que nous venons d’évoquer ne s’y prête pas. La moindre initiative est potentiellement dangereuse pour quiconque s’y essaierait. Tout doit être fait pour ne pas déplaire et surtout, pour ne pas apparaître comme suspect de velléités conspiratrices. C’est ce à quoi s’applique scrupuleusement Khalifa Haftar.

Une trentaine d’années plus tard, lors de la Révolution libyenne, la purge des forces armées régulières libyennes aura des conséquences dramatiques quant à la valeur militaire globale des officiers généraux et supérieurs susceptibles de reprendre en main une institution fantôme. Sans compter que la plupart des milices contestent toute légitimité à ces commandants, arguant de leur loyauté passée au régime… Mais bien avant cela, cette décimation des cadres militaires se paiera au Tchad…

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