Il est temps de penser à l’après-Franc CFA !

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Foly Ananou est statisticien-économiste. Il est l’actuel directeur des publications du think tank L’Afrique Des Idées.

Faut-il réformer ou supprimer le Franc CFA ? © Adria Fruitos pour JA

Le débat autour du Franc CFA a franchi un nouveau cap le 29 août dernier.

L’émotion qu’a suscité l’arrestation de certains activistes anti-françafrique témoigne du désir de plus en plus croissant des sociétés, et en particulier des jeunes, d’abolir le système monétaire actuel vu comme la source principale de leurs difficultés économiques. Cependant, les termes du débat sont mal posés, car la problématique aujourd’hui n’est plus de savoir si le système monétaire doit être maintenu ou non, mais plutôt dans quelles conditions il devrait évoluer. Ignorer ce fait amène bon nombre d’activistes et économistes à adopter des postures regrettables, conduisant à desservir la fin du CFA.

Un sujet qui divise

Le débat autour du CFA oppose idéologiquement les économistes africains. Parce que la fixité du change permet de favoriser l’afflux d’investissements étrangers, d’améliorer la compétitivité extérieure et d’absorber les chocs externes, certains économistes comme Lionel Zinsou ou encore Edoh Amenounvé, le directeur de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières, estiment qu’il faudrait conserver le système. D’autres comme Kako Nubukpo, Moussa Dembélé et Martial Ze Belinga dénoncent le système.

Dans leur ouvrage « Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ? », ils soutiennent que cette monnaie est trop forte pour des économies en développement. Ils remettent aussi en cause le dispositif des comptes d’opération, qui contraint les banques centrales africaines à déposer 50 % de leurs réserves de change auprès du Trésor français en contrepartie de la garantie de convertibilité illimitée ; et la politique monétaire des banques centrales de la zone franc, qui vise à maîtriser l’inflation, la trouvant trop restrictive et pénalisante pour les économies de la zone. Des arguments politiques sont aussi parfois évoqués. Le professeur Nicolas Agbohou, par exemple, estime que le maintien de ce système est une forme de néo-colonialisme, qui permet à l’ancienne métropole de continuer à profiter des richesses de ses anciennes colonies. Si ces différents arguments sont valables, ils ne sont plus en phase avec les enjeux actuels, c’est à dire les conditions d’une réforme du CFA.

La politique monétaire adoptée par les banques centrales est discutable mais les résultats qu’elle produit appelle à relativiser la position des contempteurs du CFA. En effet, selon le rapport sur les perspectives économiques 2016 et 2017 du FMI, l’UEMOA est l’une des zones les plus dynamiques d’Afrique subsaharienne. En Afrique centrale francophone, la situation est moins reluisante. Les pays de cette zone subissent pleinement les effets de la crise pétrolière, combinée à la structure peu diversifiée de leurs économies et au déficit de démocratie, affichent des performances semblables à celles de pays non membres de la zone Franc comme le Ghana ou le Nigeria, en pleine crise.

La cristallisation du débat autour d’un maintien ou non du système monétaire actuel n’est que peu constructive

Ces résultats contrastés témoignent du fait que la monnaie à elle seule ne suffit pas à expliquer la situation socio-économique des pays utilisant le CFA. En fait, la dénomination ou le lieu de fabrication d’une monnaie n’a en soi aucun effet sur l’économie réelle. C’est la politique monétaire qui en détermine l’impact sur l’économie réelle. Par ailleurs, si la fixité du change avec l’euro a privé les économies d’ajuster leur monnaie par rapport à leur compétitivité, le démantèlement des barrières douanières, les programmes d’ajustement structurel et la gestion erratique des finances publiques auraient davantage contribué à affaiblir les économies de la zone. Par conséquent, la cristallisation du débat autour d’un maintien ou non du système monétaire actuel n’est que peu constructive.

Le système monétaire actuel a montré ses limites. Il ne répond pas toujours aux attentes en termes d’attractivité ou d’assurance vis-à-vis des chocs, les accentuant parfois. Son abolition apparaît de plus en plus comme une évidence, en vertu du principe de souveraineté monétaire, d’autant plus qu’elle est vivement souhaitée par les populations des pays concernés (dans une enquête menée par Jeune Afrique entre septembre et octobre 2016 auprès de ses lecteurs, 72% souhaiterait voir la coopération monétaire avec la France réformée). Elle pourrait intervenir à court ou à moyen terme. Quel que soit le scénario d’abolition qui pourrait être envisagé, les économistes africains devraient plutôt aujourd’hui s’interroger sur les mécanismes à mettre en place pour permettre aux pays de l’UEMOA et de la CEMAC de tirer profit de leur « future » monnaie, selon le régime de change qui sera plébiscité à la place du système actuel.

Il ne s’agit donc plus de s’interroger sur la nécessité de maintenir un tel système en introduisant telle ou telle réforme, ni d’instruire une abolition au nom de quelque fierté panafricaniste mais plutôt de s’assurer que les économies africaines disposent des fondamentaux pour gérer au mieux leur monnaie. Ce sont d’ailleurs ces fondamentaux qui pourraient orienter l’ossature du nouveau système monétaire, si tant est que les économistes et activistes africains que le sujet intéresse quittent le champ de la dénonciation et apportent des idées novatrices pour éclairer les décideurs. Là est le vrai débat !