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Centrafrique : la capoeira pour surmonter les rancœurs entre chrétiens et musulmans

L'association Abdà Capoeira Centrafrique propose des cours à Bangui ouverts à tous pour réconcilier les chrétiens et les musulmans. © DR

Au début de la guerre civile entre 2012 et 2013, Vicky Nelson Wackoro a dû fuir Bangui pour se réfugier en République démocratique du Congo. Depuis, le jeune homme est revenu avec une seule idée en tête : réconcilier chrétiens et musulmans grâce à la capoeira.

Sur les photos de sa page Facebook, Vicky Nelson Wackoro s’affiche tout sourire en faisant de la capoeira, cet art martial particulièrement populaire au Brésil, mais qui trouverait ses origines dans la lutte africaine. Au rythme du berimbau et des percussions, les instruments traditionnels de la discipline, son corps affûté se contorsionne dans des mouvements à donner le tournis. Avec plusieurs intervenants, il réunit chaque dimanche après-midi près de 300 jeunes dans le stade de Bangui, pour leur enseigner les rudiments de ce sport à mi-chemin entre la danse et l’art martial.

« Avec notre association, l’Abadà Capoiera Centrafrique, nous avons créé des clubs dans les huit arrondissements de Bangui, où les cours sont gratuits et ouverts à tous », explique-t-il. Leur objectif : réconcilier à travers ce sport les deux communautés chrétienne et musulmane, qui s’étaient déchirées lors de la guerre civile en Centrafrique et continuent de s’affronter dans certaines parties du pays.

Des événements dont Vicky a lui-même été victime. En 2012, il vient tout juste d’obtenir le baccalauréat lorsque la rébellion musulmane de la Séléka pénètre dans Bangui, obligeant le président François Bozizé à prendre la fuite. Les cadavres s’amoncellent au fil des mois dans les rues de la capitale. De confession chrétienne, Vicky craint pour sa vie et décide de s’enfuir. « Je n’avais pas d’autre choix. »

Un quotidien miné par les tensions confessionnelles

Avec cinq membres de sa famille, il emprunte en pirogue la rivière Ubangi, qui serpente le long de la frontière entre la Centrafrique et la province congolaise de l’Equateur. Leur périple s’achève dans le camp des Nations unies à Mole, où vivent près de 15 000 réfugiés. Le début de trois longues et douloureuses années d’exode. « Mon pays me manquait, se rappelle-t-il. Et puis, au camp, nous ne faisions rien. » Pour ne pas sombrer dans l’oisiveté, Vicky retrouve chaque matin des jeunes pour étudier ensemble. « Je devais entrer à l’université lorsque la guerre a éclaté, explique-t-il. Alors, pour ne pas accumuler trop de retard, on faisait des exercices à l’aide de quelques livres. »

Mais davantage que l’ennui, ce sont les tensions confessionnelles qui minent le quotidien à l’intérieur du camp. Menaces, intimidations, violences… Musulmans et chrétiens peinent à cohabiter. « Il y avait une importante minorité musulmane, se rappelle Vicky. Mais les relations se passaient mal. Moi-même, j’étais méfiant envers eux après le meurtre de mon frère. »

La révélation de la capoeira

Dans le courant de l’année 2014, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) envoie deux moniteurs de capoeira depuis Kinshasa pour donner des cours, auxquels participent rapidement plus de 200 personnes dans le camp. « Cela m’a tout de suite plu, se rappelle Vicky, qui avait déjà quelques années de gymnastique à son actif. La capoeira m’a permis de me défouler sans violence, car les combattants ne se touchent pas. » Un exutoire à l’ennui, qui s’avérera aussi un formidable antidote au fossé religieux.

« Nous ne pouvions plus continuer à nous haïr, déclare Vicky. La capoeira nous a permis d’apprendre à nous connaître les uns les autres et de nous réconcilier. » Chrétiens et musulmans, qui s’observaient jusqu’à présent en chiens de faïence, partagent désormais leurs repas et les activités dans le camp. Vicky se lie rapidement d’amitié avec Ousseine, un musulman arrivé en avril 2013. Lui a fui Bangui, après que son père eut refusé de se soumettre aux ordres de la Séléka. « Il est imam, précise Ousseine. Et les rebelles l’ont très vite considéré comme un traître. Il m’a demandé de fuir pour éviter les représailles. » Au sein du camp, le jeune homme rase les murs pour éviter d’attirer trop l’attention : « Je me faisais appeler Christian (son deuxième prénom, ndlr) ! » Mais la capoeira lui permet de gagner en assurance et de contrôler ses nerfs. « Avant, je pratiquais le kick-boxing et j’étais quelqu’un de plutôt brutal, précise-t-il. La capoeira m’a permis de m’adoucir. »

Vicky et Ousseine optimistes pour l’avenir

Avec Ousseine, qu’il appelle désormais « mon frère », Vicky se rend à Kinshasa pour une cérémonie de remise de diplôme organisée par l’Abadà Capoeira, une association internationale de la discipline présente dans 40 pays. « Puis, nous sommes rentrés au camp, où j’ai appris que la situation à Bangui s’était améliorée, dit-il. J’ai donc décidé de rentrer chez moi. »

Accompagné de plusieurs amis, il entame une série de déplacements dans des camps de réfugiés, avant de créer en 2016 la déclinaison centrafricaine de l’Abadà Capoeira « pour partager notre expérience avec les habitants de Bangui ». Des jeunes de 5 à 20 ans parfois orphelins et souvent traumatisés par les années de guerre, à qui « nous parlons d’amour et de respect de l’autre ». « Même si ce n’est pas toujours facile, j’essaie aussi d’adoucir leurs visions cauchemardesques en leur parlant », explique Ousseine, qui a suivi une formation en psychologie sociale grâce à l’ONG Médecins sans frontières.

Vicky et Ousseine, qui ont tous deux repris leurs études universitaires, se montrent résolument confiants pour l’avenir, malgré un regain des violences en Centrafrique. « Regardez ce qu’on a réussi à faire en partant de rien, déclare fièrement Ousseine. Alors oui, cela nous rend optimistes pour le retour de la paix. »