La Sape au Congo, toutes griffes dehors

À La Main bleue, les sapeurs maîtrisent la diatance, ou l'art de bouger. © Nyaba Leon Ouedraogo pour J.A.

Excentriques, raffinés, décalés... Les rois de la sape du Congo rivalisent de style et d'originalité. Plus qu'une mode, un art très contemporain.

Une rue sablonneuse quelque part à Bacongo, un arrondissement du sud de Brazzaville. Un bar à ciel ouvert : La Main bleue. Derrière un décor d’arbustes bien taillés, de palmiers et d’avocatiers, sur de hauts murs peints en rouge, des mains bleues dessinées par un artiste anonyme côtoient quelques messages publicitaires vantant les vertus de bières locales.

Ce dimanche 13 juillet, il est plus de 20 heures et le bar-dancing est bondé. Mais alors que la ville tout entière ou presque suit la finale de la Coupe du monde de football, ici, point de téléviseur. À La Main bleue, on boit de la bière et, surtout, on se laisse porter par la musique des deux rives du fleuve Congo. Sans discontinuer, la piste carrelée est prise d’assaut par des danseuses et danseurs aussi inspirés qu’expérimentés. Toutes générations confondues, tirés à quatre épingles, ce sont visiblement des adeptes de la "sapologie".

Depuis de nombreuses années, La Main bleue est considérée comme l’un des temples de la Société des ambianceurs et des personnes élégantes, la Sape, dont les membres allient élégance, excentricité, fantaisie, provocation et humour. Le phénomène est ancien. À Brazzaville comme à Kinshasa, il a pris de l’ampleur au cours des années 1970-1980, porté par les vedettes de la chanson amoureux des griffes de grands couturiers français, italiens ou japonais. Emeneya Mubiala, un chanteur kinois de l’époque disparu cette année, avait ainsi lancé le cri de ralliement des sapeurs : "Je débarque là, bien sapé, bien rasé, bien parfumé."

"Les sapeurs se retrouvent dans de nombreux lieux de Brazzaville, mais La Main bleue est le seul où l’on peut admirer les merveilles du véritable art vestimentaire", affirme Germain Nkounkou, 56 ans, autoproclamé "doyen des sapeurs congolais" à "la troisième génération" desquels il affirme appartenir. En fait, le véritable doyen, absent ce soir-là, porte allègrement ses 75 saisons sèches. Il fait quelques apparitions à l’occasion de défilés ou de concours – particulièrement nombreux en juillet et en août, mois où les Congolais de l’étranger et les binationaux reviennent à Brazza le temps des vacances.

Tout le monde porte des lunettes à verres fumés

Dans cette débauche de couleurs et de styles, les femmes portent jupe, pantalon, short ou robe, mais jamais de pagne, terme banni du vocabulaire des sapologues. Pour les hommes, le costume-cravate avec pochette assortie est de rigueur. Les vestes sont boutonnées, le cheveu coupé très court – quand le crâne n’est pas complètement rasé afin de masquer une calvitie naissante, voire bien avancée. Tout le monde, ou presque, porte des lunettes à verres fumés. Tout le monde est là pour s’amuser et arbore pour ce faire les dernières nouveautés de sa garde-robe. La concurrence est rude…

Pour sortir du lot, plus c’est cher, mieux c’est.

Pour sortir du lot, plus c’est cher, mieux c’est. Tout sapeur qui se respecte commande ses vêtements à des parents ou amis vivant en France, à moins qu’il ne les choisisse chez un tailleur ou dans les quelques boutiques de prêt-à-porter de Brazzaville, tenues essentiellement par des commerçants ouest-africains. Selon Germain Nkounkou, certains sont contraints de se rabattre sur du "made in China" faute de moyens, mais tentent tout de même de donner le change.

Magnum santa Clara dans son emballage d’origine

L’important, pour ces dandys et zazous, est de bien jouer son rôle et de tenir son rang au sein de la Sape – et de la société en général -, c’est-à-dire d’être remarquable et remarqué, de constituer un centre d’intérêt. Et ils savent chauffer l’ambiance ! La démarche est chaloupée. Le geste, théâtral, bien dosé, ajusté, devient un spectacle à lui seul… Un art de bouger que les sapeurs appellent la "diatance", spécialement étudié pour mettre en valeur les vêtements, les chaussures, et les marques.

Un homme passe et repasse nonchalamment, un très long cigare entre les dents. C’est "un Magnum Santa Clara 1830, hand made in Mexico", précise-t-il. Toujours dans son emballage d’origine, le cigare n’est pas allumé. Sa taille est impressionnante. Mais pas le temps de s’éterniser.

Sans se faire prier, un autre élégant lève les pieds pour montrer ses chaussures : "Elles coûtent le prix de deux terrains à Brazzaville, souligne Sily Yoka Yama, l’heureux propriétaire. Dieu a tant aimé les bons sapeurs comme nous… Faire confiance à quelqu’un qui ne sait pas s’habiller, c’est comme prêter les clés de sa maison à un voleur."

Si les sapeurs s’enorgueillissent d’appartenir à une même "société", ils se querellent souvent.

Dans la chaude nuit, la musique continue de monter doucement au ciel, et les réalités du football rattrapent peu à peu les esthètes. La Main bleue se vide progressivement, un flot de sapeurs se dirige vers la rue Jeanne-d’Arc, où les attend un écran géant installé sur la voie publique. D’autres empruntent l’avenue André-Matsoua, juste à côté, et s’y assoient pour continuer de philosopher sur l’art de s’habiller et de se bien tenir.

Certains invectivent leurs "concurrents" pour prouver qu’ils sont meilleurs qu’eux. Car si les sapeurs s’enorgueillissent d’appartenir à une même "société", ils se querellent souvent. C’est à qui sera le plus original, le plus "class", le plus influent, le plus séduisant… Une jeune femme vient d’ailleurs de surprendre son dandy au bras d’une autre. Telle une furie, elle fonce sur l’infidèle. Le spectacle continue.

Deux jours plus tard, le 15 juillet. Une partie de ce petit monde se retrouve à l’Institut français du Congo, à Brazzaville, pour le vernissage de l’exposition du photographe Baudouin Mouanda, consacrée à son travail sur les sapeurs de Bacongo. Juste auparavant, les oeuvres de deux jeunes Françaises, les soeurs Chevalme, avaient elles aussi fait la part belle aux ambianceurs. Intitulée "Greffes de l’Histoire, histoires de griffes", la sélection présentait treize toiles nées d’une rencontre entre le style des sapeurs congolais et la mode française, inspirée par le créateur français Jean-Paul Goude.

Redinguote et haut-de-forme

Parmi les invités, un dandy se démarque des autres. Portant redingote et haut-de-forme, Yves François Ngatsongo, alias Yves Saint Laurent de Brazzaville, 48 ans, est le président fondateur de la Communauté des sapeurs du Congo et de la Communauté internationale des sapeurs. Son discours sur la sapologie est bien rodé : "Nous ne sommes pas des clowns. Les autres se couvrent, ils ne s’habillent pas. Le sapeur symbolise le beau, la joie de vivre, la fête. Il incite à la beauté, à la propreté, à oublier les mauvais côtés de la vie. En étonnant, le sapeur réveille tout le monde."

Et de se lancer dans une longue démonstration sur l’art de s’habiller et sur les couleurs appropriées à différentes situations : obsèques, mariages, baptêmes… Un code du "savoir-s’habiller" essentiel pour les sapeurs, qui sont régulièrement "loués" par les particuliers pour assister à des cérémonies. "Nous ne demandons pas de cachet, mais uniquement la prise en charge des frais de déplacement", tient à préciser l’Yves Saint Laurent de Brazzaville.

La Sape est-elle toujours un phénomène de société ? "Sans hésiter, oui !" répond Mondésir Mayinguidi, l’animateur de Sape en live, émission hebdomadaire de la chaîne privée DRTV. "À Brazza, c’est le sujet d’intérêt et de divertissement le plus important après le football. Si deux sapeurs descendent dans la rue, les bouchons sont garantis, tout le monde s’arrête pour les regarder." Chaque année, lors du défilé de la fête nationale, le 15 août, le passage des sapeurs vêtus de leurs plus chics atours est l’une des interventions les plus applaudies.

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