Béji Caïd Essebsi s’attaque aux dernières inégalités légales entre hommes et femmes

Par - à Tunis

Béji Caïd Essebsi, à Tunis le 10 mai 2017 © Hassene Dridi/AP/SIPA

Le 13 août, journée de la femme en Tunisie, le chef de l'État, Béji Caïd Essebsi, a annoncé la création d'une commission chargée d'élaborer un nouveau code des libertés individuelles et de l'égalité, ainsi que l'abrogation de la circulaire 73.

Établir l’égalité successorale et permettre le mariage entre une Tunisienne et un non musulman : voilà les deux objectifs que souhaite atteindre rapidement Béji Caïd Essebsi (BCE). C’est en tous cas le sens des initiatives qu’il a lancées le 13 août,  à l’occasion de la journée nationale de la femme.

L’égalité entre hommes et femmes est certes inscrite dans la Constitution tunisienne, tout comme la liberté de conscience. Mais deux obstacles encore majeurs empêchent de considérer comme totalement égaux les citoyens tunisiens au regard de leur genre : la nécessité pour une femme tunisienne d’épouser un musulman et la question de l’héritage devant lequel garçons et filles ne sont pas encore sur le même pied.

Sur la première question, BCE a demandé au ministre de la Justice d’abroger la circulaire 73, qui interdit le mariage entre une Tunisienne et un homme non musulman – injustice faite aux femmes puisqu’à l’inverse, un Tunisien a parfaitement le droit d’épouser une non musulmane.

Vers un code des libertés individuelles et de l’égalité ?

Pour revoir la question de l’héritage, plus épineuse, Béij Caïd Essebsi a annoncé la création d’une commission pour élaborer un code des libertés individuelles et l’égalité.

«BCE n’a pas supprimé l’inégalité successorale, résume une militante féministe influente qui s’exprime sous le pseudo « Mon Massir » sur les réseaux sociaux. Il a constitué une commission pour étudier la manière de le faire. C’est déjà très bien mais il n’y a rien de concret. Il faut continuer la lutte, ne rien lâcher jusqu’à la réalisation effective de ces intentions. »

Du côté des islamistes, la levée de boucliers ne s’est pas fait attendre. Abdellatif El Mekki, député d’Ennahda, a déploré l’absence d’un dialogue national sur la question successorale et qualifie la proposition de Béji Caïd Essebsi de dangereuse. Le leader d’Ennahda, Rached Ghannouchi, n’a pas fait de commentaires – officiellement, il est à l’étranger -, mais son absence aux festivités du 13 août ainsi que celle d’autres figures du parti islamiste ont été interprétées comme un signe de désapprobation. « Le moment n’est pas opportun. Le pays à d’autres problèmes à régler. Il n’y aura plus rien à hériter si on continue à crouler sous la dette », ironisent des ultras.

Les conservateurs et les opportunistes se prévaudront du Coran pour attaquer la réforme. Il indique en effet que la femme ne peut hériter que de la moitié de la part de l’homme. Ce que Saïda Garrach, porte parole de la présidence, tacle habilement : « Ceux qui font valoir que le texte coranique est clair à propos de la loi successorale peuvent-ils nous dire pourquoi nous n’appliquons pas la peine qui prévoit qu’il faut couper la main aux voleurs ? Et pourquoi nous n’appliquons pas non plus les règles relatives à l’esclavagisme qui sont prévues dans le Coran ? »

BCE dans les pas de Bourguiba

La proposition de Béi Caïd Essebsi n’est pas une surprise. En juin 2016, le député Mehdi Ben Gharbia – aujourd’hui ministre chargé des Relations avec les instances constitutionnelles et la société civile – avait déjà soumis un projet sur l’héritage des femmes à l’Assemblée. La position du président sur la question est assez claire, mais les résistantes sont nombreuses. En 1956, Bourguiba n’avait pas réussi à intégrer cette égalité successorale au Code du statut personnel (CSP). Et BCE, en tentant de faire aboutir la traditionnelle modernité de la Tunisie sur les questions d’égalité hommes-femmes dans le monde arabe, s’inscrit dans les pas de son illustre prédécesseur.

Pour les plus cyniques, les annonces d’hier représentent une manœuvre pour séduire à nouveau l’électorat féminin qui lui avait permis de remporter l’élection présidentielle en 2014 mais qui avait vécu l’alliance avec les islamistes comme une trahison. Pour ses défenseurs, Béji, qui ne dévoile pas ses intentions quant au prochain scrutin de 2019, entre dans le cénacle des réformateurs arabes.

Le débat, en tous cas, est lancé et sera déterminant pour le choix de société du pays.