Jean Alain Zembi : être prêtre à Zemio, en Centrafrique, « une vie de douleurs et de souffrances »

A Zemio, en Centrafrique, le 24 février 2017. © Zack Baddorf/AP/SIPA

C'est une ville morte, où les communautés s'observent désormais avec méfiance. Depuis le début des violences à Zemio, une localité située dans le sud-est de la Centrafrique, le prêtre Jean Alain Zembi tente de venir en aide aux déplacés. Malgré les rancœurs, il rêve toujours de paix et de réconciliation.

Depuis plusieurs jours, un calme précaire règne à Zemio. Quelques tirs d’armes automatiques résonnent parfois dans les rues, vite étouffés par un silence de mort. Entre le quartier musulman et le reste de la ville se dresse désormais une frontière invisible, que personne n’ose plus franchir. Les habitants ont fui ou se cloîtrent dans leurs maisons noircies de suie. Les restes des violents incendies qui ont accompagné le début des violences le 28 juin dernier.

Ce jour-là, plusieurs coups de feu retentissent dans le quartier musulman, où résident près de 2 500 personnes. Les habitants affirment avoir été pris à partie par des groupes d’autodéfense, qui se seraient créés pour se protéger des exactions de la milice musulmane. En quelques instants, comme si les deux camps s’y étaient préparés depuis longtemps, la ville s’embrase. « Le feu de l’enfer, décrit le prêtre Jean Alain Zembi, qui officie dans sa paroisse de Zemio depuis novembre 2016. Plutôt que de se faire tuer dans la rue, des familles ont préféré rester chez elles et subir l’épreuve des flammes. Certaines sont mortes, d’autres ont pu être sauvées. » Mais elles porteront pour toujours de terribles séquelles, à l’image des enfants brûlés que l’on voit en photo sur la page Facebook de l’ecclésiastique.  

 

Des cadavres « dévorés par les chiens et les porcs »

Depuis ce jour, Jean Alain Zembi ne cesse d’enterrer ses coreligionnaires. Faute de pouvoir les identifier, certains cadavres finissent dans des fosses communes. « Difficile de connaître le bilan du côté des musulmans, explique le prêtre. Mais nous avons recensé environ 80 morts au sein de la communauté chrétienne. » Un nombre largement sous-estimé de son propre aveu, certains corps ayant été « jetés dans des puits, brûlés dans les maisons, dévorés par les chiens errants et les porcs ». « Nous ne pouvons malheureusement pas les récupérer. »

Comment expliquer un tel désastre ? « Autrefois, les communautés vivaient en harmonie, explique Jean Alain Zembi. C’était une ville paisible, malgré les enlèvements et les incursions meurtrières de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) de Joseph Kony. Puis, à la faveur de la crise politique en Centrafrique, la méfiance s’est progressivement installée entre les communautés. À cela s’est rajoutée la présence de Peuls armés [un peuple à dominante musulmane, NDLR], qui ont commencé à s’en prendre aux cultivateurs dans les champs. En réaction, la population a refusé de vendre des denrées alimentaires aux musulmans. Rancœurs du passé, tensions mal gérées, méfiance des deux côtés… Voilà comment la guerre a surgi. »  

Des renforts et des armes de guerre

Une déferlante de violences alimentée également par la présence de groupes armés ayant trouvé refuge dans la préfecture du Haut-Mbomou, une région traditionnellement isolée. « On parle même de la présence de rebelles djadjaouites, qui prêteraient main forte à la milice musulmane, témoigne Jean Alain Zembi. Chaque camp a reçu des renforts et des armes de guerre. La Centrafrique est devenue un pays où tout le monde peut faire n’importe quoi. »

Chaque camp a reçu des renforts et des armes de guerre

Cause principale de cette instabilité : l’absence des autorités étatiques dans la région. Zemio et ses alentours, qui regroupent environ 50 000 habitants, ne comptent ainsi qu’un seul gendarme et aucun policier. « L’armée centrafricaine ne fait pas grand chose et la Minusca est limitée par les clauses de son contrat, se désespère le prêtre. Que faire ? » La ville a bien reçu la visite d’une délégation ministérielle le 15 juillet, soit une quinzaine de jours après le début de la crise, mais celle-ci a dû rebrousser chemin face à l’hostilité de la population.  

Au milieu de cette tourmente, Jean Alain Zembi et son acolyte l’abbé Blaise Kpangou tentent d’apporter son secours aux déplacés. Environ 2 000 d’entre eux ont trouvé refuge au sein de son église (5 000 de plus sont sur le site de l’hôpital), située à environ 50 m du quartier musulman. Pour éviter les incursions, l’endroit est d’ailleurs protégé en permanence par une dizaine de Casques bleus marocains de la Minusca. Quant aux réfugiés, après avoir tout perdu lors des violences, ils doivent désormais affronter la faim et les maladies. « À part la charité chrétienne, nous disposons de très peu de moyens, se désole le religieux. Bien qu’elles reviennent au compte-gouttes, les organisations humanitaires ont déserté Zemio à cause de l’insécurité généralisée. » 

La crainte du choléra

Résultat : les morts s’amoncellent sur le terrain de l’église, à cause de la propagation des maladies infectieuses (paludisme, grippe, tuberculose, rougeole…), la raréfaction de la nourriture et la diminution du stock de médicaments. « Il y a déjà une quinzaine de morts, précise Jean Alain Zembi. Et cela pourrait empirer. » Avec le début de la saison des pluies en Centrafrique, on craint également l’apparition du choléra. « Mais Dieu merci, nous n’avons eu aucun cas pour le moment. »

J’essaie aussi de parler aux gens, de les écouter, de les consoler

Au sein de l’église, chaque journée débute par une messe matinale dans le presbytère. « Il arrive qu’elle soit perturbée par des tirs, mais nous parvenons tout de même à la terminer », précise Jean Alain Zembi. Puis vient le moment de nettoyer les salles et de s’occuper des personnes âgées, tandis que l’équipe chargée de l’infirmerie s’occupe des malades. « J’essaie aussi de parler aux gens, de les écouter, de les consoler, relate le prêtre. Parfois, je pleure moi aussi, car c’est une vie de douleurs, de peines et de souffrances. Mais j’ai confiance en Dieu. »

Seul espoir : le fragile cessez-le-feu, arraché après de nombreuses tractations avec les chefs des groupes d’autodéfenses, ceux de la milice musulmane, des notables et l’imam de la ville. « J’ai de bonnes relations avec l’imam, avec qui nous parlons de paix et de réconciliation, explique Jean Alain Zembi. Mais la population réclame vengeance et rien ne garantit que les belligérants ne reprendront pas les armes. »

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