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Migrants : à bord du C-Star, des corsaires du dimanche

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Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè

Le bateau des identitaires est en mer depuis la semaine dernière. © Damien Glez

« Quand l’identité européenne prend l’eau, prenez la mer », semble être la devise des marins identitaires du navire C-Star. La lettre de mission fictive de ces corsaires autoproclamés ? La lutte contre le trafic de migrants dont les ONG se rendraient complices…

À chaque jeune Européen son kif estival. Aux uns les parties de bataille navale sur une console 3DS désuète. À d’autres les croisières méditerranéennes aux faux airs de croisades. On s’invente sa dose d’adrénaline, quand on n’a pas connu la guerre ; pas de vraie guerre, tout du moins. C’est du moins le cas des membres du mouvement d’extrême-droite Génération identitaire, qui considère les flux actuels de migrants comme les germes d’un conflit, une « bataille » nécessitant une campagne de résistance contre « l’uniformisation des peuples et des cultures ».

Sur leur site internet, la rhétorique est sans ambiguïté : « Nous entrons en guerre contre tous ceux qui veulent nous arracher nos racines et nous faire oublier qui nous sommes. » Et quoi de plus enivrants que le vent du large ?En l’an 732, c’est Charles Martel qui affrontait les troupes arabo-imazighen-musulmanes, se forgeant la réputation d’avoir stoppé une razzia arabe à Poitiers. Treize siècles plus tard, des militants de la droite de la droite, venus de toute l’Europe, entendent bloquer les envahisseurs bien plus au Sud.

76 000 euros récoltés sur Internet

Branchés sur le web, les activistes de Génération identitaire entament, en mai, une opération de financement participatif portée par le slogan « Défendons l’Europe ». Même interrompue par Paypal, l’opération de crowdfunding porte ses fruits sonnants et trébuchants : ils récoltent 76 000 euros. Les marins d’eau douce louent le C-Star, un navire de 40 mètres à l’histoire sulfureuse, embarcation venue de Djibouti avec laquelle ils appareillent, en Sicile début juillet, en quête de supposés flibustiers basanés sur des bateaux pourtant peu armés. En août : direction les eaux libyennes ou les ports de pêche tunisiens, pour repousser des embarcations de clandestins vers l’Afrique.

Si l’extrême-droite contemporaine vomit officiellement le « politiquement correct », elle en injecte tout de même une bonne dose dans ses discours. En ligne, les identitaires ne tiennent pas de propos outrancièrement racistes. Les migrants sont moins désignés comme des envahisseurs que comme des souffre-douleurs, les victimes des passeurs – discours éculé – mais aussi des Organisations non gouvernementales qui écument la mer et les côtes européennes. Pour les militants de Génération identitaire, les ONG « soit-disant humanitaires » collaboreraient « avec les mafias de passeurs », non sans « conséquences mortelles » pour les « migrants illégaux » en quête d’Europe.

Une nuisance pour les ONG en mer

Une bonne partie de ce week-end du 6 août, le C-Star jouait ainsi au (poisson)-chat et à la souris avec le navire Aquarius, affrété par les ONG françaises SOS Méditerranée et Médecins sans frontières. Bien sûr, le vaisseau des identitaires contreviendrait au droit maritime international, s’il déroutait vers la Libye un bateau croisant dans les eaux internationales. De même, enjoindre les gardes-côtes libyens à raccompagner les navires, à leur signal, serait bien présomptueux.

Pour l’heure, face à l’agacement des autorités égyptiennes, chypriotes ou italiennes et face au mécontentement des des populations africaines côtières qui se mobilisent, les identitaires n’ont guère fait mieux (ou pire) que fanfaronner. Mais ce cirque médiatique n’était-il pas leur but ? Le kif estival peut-il survivre aux sanglots longs des violons de l’automne ? Même les stages d’été prennent fin. Les corsaires retourneront sans doute bientôt chez papa-maman.

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