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Élections au Kenya : le phénomène inquiétant des « fake news »

L'élection présidentielle au Kenya doit se tenir le 8 août 2017. © Ben Curtis/AP/SIPA

Montages photo, faux journaux télévisés et messages d’alerte sur les réseaux sociaux inondent la toile kényane à l’approche des élections. Un phénomène d’ampleur, qui pourrait avoir des conséquences sur le scrutin.

« Kenya, 2020. Raila Odinga est maintenant président à vie. Il a révoqué la constitution et dissout le parlement. Il n’y a plus d’eau, plus d’argent pour l’éducation ni pour l’agriculture… Le groupe terroriste somalien Al-Shabab contrôle le Nord-Est du Kenya. […] Vous pouvez empêcher cela, en allant voter le 8 août. » Ce message, délivré sur fond d’images apocalyptiques en noir et blanc, est visible depuis quelques semaines pour qui surfe sur Youtube au Kenya.

Également disponible sur le site d’un mystérieux groupe pro-gouvernemental qui dénigre le chef de l’opposition, la vidéo publicitaire a levé le voile sur une industrie de fausses informations de plus en plus sophistiquée dans le pays. La semaine dernière, la BBC et CNN annonçaient tour à tour que des vidéos imitant leur logo circulaient sur la toile kényane.

 

 

Si les fake news ne sont pas un phénomène nouveau au Kenya, « ce type de contenus marque une rupture en terme qualité de production et surtout de distribution » estime Odanga Madung, cofondateur de Odipo Dev, une société kényane d’analyse de données sur les réseaux. Il s’étonne que Google, qui applique des règles strictes pour la diffusion de publicités liées à l’alcool ou aux paris sportifs, ait autorisé la publication de la vidéo Raila 2020.

9 Kényans sur 10 ont déjà lu, vu ou entendu des fake news

Qui se cache derrière ces campagnes de fausses informations ? Les regards se tournent vers les politiciens, qui ont l’audience et les moyens nécessaires. Et alors que la tension politique monte à une semaine des élections, la tendance inquiète. Selon une étude de Portland Communications et Géopoll publiée à la mi-juillet, 9 Kényans sur 10 affirment avoir déjà lu, vu ou entendu des fausses informations concernant les élections.

Il faut dire qu’ils sont une cible facile : 74% d’entre eux ont accès à internet et Facebook compte 7,1 millions d’utilisateurs dans le pays. Les réseaux sociaux sont ainsi devenus une source privilégiée pour la diffusion d’informations politiques, mais aussi le principal vecteur de fake news.

Les fausses études d’opinion ont particulièrement la côte ces dernières semaines, alors que les observateurs annoncent un résultat serré entre Raila Odinga, candidat de la coalition d’opposition Nasa et le président sortant Uhuru Kenyatta.

« Ici, cela peut mener à la guerre »

« Cela a des conséquences sur la compréhension de l’actualité des Kényans, mais aussi sur leurs choix politiques » s’inquiète Allan Kamau, chef du bureau de Nairobi de Portland Communications. En 2013, une photographie de longues queues devant des bureaux de vote initialement prise au Ghana avait été diffusée pendant le scrutin pour dissuader certains Kényans d’aller voter.

Cette année, la polémique sur l’augmentation du prix de la farine de maïs, un sujet au centre de la campagne électorale, a été l’une des plus sujettes aux fake news. John Githongo, le célèbre activiste kényan va plus loin : « Ici, cela peut mener à la guerre », déclarait-il récemment dans une interview.

Il est très long de vérifier sur le terrain les informations qu’on nous envoie

Consciente du problème, la société civile kényane se mobilise. Le groupe d’Observation des élections (Elog) a engagé des analystes de données chargés d’identifier les rumeurs dangereuses. Les médias kényans ont quant à eux mis en place des plateformes de fact-checking (ou de vérification de l’information) et tentent de réguler les pages participatives de leurs sites web. « Mais nous sommes souvent débordés. Il est très long de vérifier sur le terrain les informations que les lecteurs nous envoient », avoue Julian Kamau, du quotidien The Standard.

Une régulation difficile

Dans les nombreux open-space flambants neufs de Nairobi, la « communauté tech » tente donc de trouver des outils de régulation efficaces. Sans grand résultat pour l’instant. C’est l’obsession d’Odanga Madung, cofondateur d’Odipo Dev. Les récents outils lancés par Facebook pour faciliter l’identification des fausses informations sur le réseau social au Kenya ne suffisent pas dit-il, et les fermetures de sites web par les autorités peuvent avoir des raisons politiques.

Entre mars et mai, plus de 40 000 « liens » vers des fake news ont été partagés sur Facebook

Le plus grand défi, selon lui, est posé par Whatsapp, avec ses messages cryptés difficilement quantifiables. « Il faut pouvoir identifier les personnes qui reçoivent ces informations sur l’ensemble des réseaux et trouver un moyen d’atteindre cette population avec des informations vérifiées, de la même manière et surtout à la même vitesse » conclut-il.

Un projet ambitieux. Entre mars et mai, plus de 40 000 « liens » vers des fake news ont été partagés sur Facebook au Kenya. Et le rythme va s’accélérer au fur et à mesure que les élections approchent.

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