Littérature – Raphaël Confiant : « L’œuvre de Frantz Fanon subit une véritable éclipse »

Frantz Fanon à Tunis, en 1959 ou 1960. © Studio Kahia / JA

Dans une "autobiographie imaginée", l'écrivain martiniquais rend hommage à son compatriote, médaillé de la seconde guerre mondiale, compagnon de route des indépendantistes algériens et intellectuel exigeant décédé en 1961. Interview.

Décembre 1961, hôpital de Bethesda, États-Unis. L’écrivain et psychiatre martiniquais Frantz Ibrahim Omar Fanon se meurt. Son dernier livre, Les Damnés de la terre, écrit dans l’urgence, est sur le point d’être publié. Il vivra juste assez pour en lire la virulente préface, signée Jean-Paul Sartre, mais la leucémie aura raison de son corps avant que cette Algérie qu’il aimait tant et pour laquelle il se battait n’obtienne son indépendance, en 1962.

Profondément influencé par les écrits et la vie de Fanon, son compatriote Raphaël Confiant lui consacre aujourd’hui une « autobiographie imaginée » où il parvient, avec subtilité, à raconter le personnage tout en incarnant ses idées. L’insurrection de l’âme. Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex (Caraïbéditions, 394 pages, 21,30 euros) est une belle introduction à l’oeuvre – et un hommage à l’homme.

Couverture du livre de Raphaël Confiant. © DR

Jeune Afrique : Pourquoi écrire sur Frantz Fanon aujourd’hui ?

Raphaël Confiant : L’œuvre de Frantz Fanon, après avoir été étudiée et revendiquée dans le monde entier (Palestine, États-Unis, Québec, etc.) dans les années 1970-1990 est tombée dans un relatif oubli. Dans son propre pays, la Martinique, tout comme dans son pays d’adoption, l’Algérie, il n’est plus guère qu’un nom de rue, de lycée ou de bibliothèque. S’il demeure très en vogue dans les départements de Black Studies des universités américaines, sa pensée n’est plus tellement sollicitée pour réfléchir aux grandes questions d’aujourd’hui, sauf parfois sur le mode caricatural du slogan.

Or, il me semble que son œuvre peut nous aider à y voir plus clair sur des questions aussi diverses et cruciales que celles des migrants, de l’affrontement non plus Est-Ouest mais Occident/Monde musulman, de la mondialisation, du combat des femmes et des minorités sexuelles. Non point sous la forme de prêt-à-penser, de recettes toutes faites, mais de formulation des vraies interrogations car, pour paraphraser Camus, mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.

Pourquoi avoir choisi le mode de la biographie romancée ?

Parce qu’il existe des centaines de livres savants et de travaux universitaires sur l’œuvre de Fanon, et cela dans quasiment toutes les grandes langues du monde, et que pour beaucoup, elles croupissent sur les rayonnages des bibliothèques ou dans les caves des universités. Faire un énième ouvrage sur tel ou tel aspect de la pensée de Fanon n’intéresserait que les intellectuels et donc ne m’intéresse pas.

J’ai voulu toucher ce que l’on appelle le grand public cultivé ainsi que les jeunes happés par l’Internet, qui ont tendance à délaisser la lecture au profit des réseaux sociaux, par exemple. J’ai donc opté pour ce que j’appelle une « autobiographie imaginée ».

N’est-ce pas risqué de se mesurer à un tel personnage, dont l’apport intellectuel est très valorisé ?

L’apport intellectuel de Fanon n’est justement plus mesuré et valorisé de nos jours. Son œuvre subit une véritable éclipse et même les colloques universitaires le concernant se raréfient. Un étudiant français, martiniquais, algérien ou originaire d’un pays du sud du Sahara peut fort bien accomplir tout son parcours universitaire jusqu’au Master sans avoir jamais entendu parler de Fanon. Cela n’est pas acceptable !

Par contre, oui, il était risqué, voire osé de ma part, de tenter de me mettre dans la peau du grand, de l’immense Omar Ibrahim Fanon. C’est pourquoi tout l’ouvrage n’est pas à la première personne du singulier. Il comporte une bonne moitié à la troisième personne, ce qui me permet de décrire le personnage de l’extérieur. Tout cela dessine un texte en forme de puzzle qui symbolise bien la trajectoire de vie de l’auteur des Damnés de la terre.

Fanon est mort jeune, est-ce que cela explique qu’il fasse moins l’objet de critiques que Césaire et Senghor ?

Le premier a été élu et réélu député-maire de Fort-de-France, la capitale de la Martinique, et a siégé à l’Assemblée nationale française pendant plus de 50 ans tandis que le second a fait deux mandats de président de la République du Sénégal avant de finir à l’Académie française. Il est évident que lorsque l’on gère une ville, une région ou un pays, on est contraint de faire sans arrêt des compromis qui, parfois, comme ce fut, hélas, le cas de Césaire, mais surtout de Senghor, peuvent virer à la compromission. Un révolutionnaire, lui, n’a pas à composer avec la gestion du quotidien, du moins tant que la révolution n’est pas achevée.

Quels sont les écrits de Fanon qui vous ont le plus marqué ?

Ceux que tout le monde connaît évidemment, mais pour la rédaction de ce livre, j’ai eu la curiosité d’aller jeter un œil à certains de ses articles que personne ne lit, à savoir ceux qu’il a régulièrement publiés dans des revues de psychiatrie en France, même à l’époque où il exerçait à l’hôpital de Blida, en Algérie. Eh bien, j’ai découvert que Fanon était aussi un homme de science, un grand expert dans sa discipline, la psychiatrie et même un innovateur ou un précurseur.

On parle beaucoup de nos jours de l’ethnopsychiatrie, mais Fanon avait déjà posé les fondements de cette branche de la psychiatrie dès les années 1950. Et puis, n’oublions pas qu’il n’avait cessé de répéter que si jamais il parvenait à surmonter sa leucémie, il n’accepterait aucun poste politique dans l’Algérie indépendante et reviendrait à son travail à l’hôpital psychiatrique de Blida et à ses chères études !

Que pensez vous des Damnés de la terre ? Quel est pour vous son apport principal ?

Il s’agit d’un ouvrage fondamental et qui est toujours d’actualité. Chaque fois que je vois les images terribles de centaines de migrants qui se noient en Méditerranée, je pense à lui. Chaque fois que je vois Gaza dévastée sous les bombes et des enfants palestiniens tués, je pense à lui. Chaque fois que j’entends dire que des sans-papiers mexicains ou haïtiens sont expulsés des États-Unis, je pense à lui.

Mais cet ouvrage me donne aussi à réfléchir quant aux régimes dictatoriaux ou semi-dictatoriaux qui, après l’indépendance, se sont malheureusement installés dans la plupart des pays arabes et africains. Fanon avait eu la prémonition de tout cela dans Les Damnés de la terre.

Pensez vous aujourd’hui que les gens qui se réfèrent à Fanon se réfèrent le plus souvent à une caricature de sa pensée ?

Beaucoup de jeunes qui ne l’ont pas lu, en effet. D’où mon livre ! Nombre de lecteurs se contentent de bribes de textes, de citations fracassantes, mais hors contexte. Mais il faut dire que dès 1961, la préface de Jean-Paul Sartre aux Damnés de la terre avait déjà caricaturé la pensée de Fanon en montant en épingle le fameux recours à la violence par le colonisé. Du coup, même si cette préface a permis d’avoir une résonance considérable en France et dans le monde, elle a fait de Fanon l’anti-Gandhi ou l’anti-Martin Luther King, un apôtre de la violence, alors que ce dont il parlait, c’était de la contre-violence du colonisé. Indispensable dans une Algérie soumise à 1 million de colons et à une armée française qui utilisait le napalm et la gégène.

Fanon était un humaniste et même un utopiste qui pensait qu’une fois libéré, le tiers-monde régénérerait l’Europe en l’aidant à éliminer ses vieux démons colonialistes et impérialistes. Il croyait en l’Homme avec un grand H…

Pensez-vous que la dimension marxiste est souvent évacuée ?

Fanon a bien expliqué dans Pour une révolution africaine qu’un pays colonisé ne peut pas mener deux combats en même temps : celui de sa libération et celui de la lutte des classes. Il doit d’abord se libérer de son oppresseur avant d’envisager de reconfigurer sa société, d’ailleurs le plus souvent malmenée, voire déstructurée par la colonisation. La « dimension marxiste », comme vous dites, n’est pas évacuée du tout. Elle est simplement mise à sa juste place.

Fanon a-t-il joué un rôle important dans votre propre parcours d’écrivain ?

Et comment ! J’ai, comme beaucoup d’autres jeunes Antillais, voulu emboîter le pas à Fanon après mes études en France en allant vivre en Algérie, ce que j’ai fait en 1974 et que je n’ai jamais regretté. J’y ai découvert une langue, une culture, une religion, un peuple que j’ai beaucoup aimés. Mais c’était une bonne douzaine d’années après l’indépendance et nous, les jeunes Antillais fanonistes, avons vite été déçus par le régime en place et nous sommes finalement repartis.

Tout comme d’ailleurs d’autres, plus âgés que nous qui, pendant la guerre d’Algérie avait suivi la même voie de l’insoumission que Fanon : Daniel Boukman, Sonny Rupaire, Roland Thésauros etc…Tout ce monde n’a pas quitté l’Algérie à cause du peuple algérien, mais à cause du régime qui s’était mis en place et qui, je n’ai pas peur de le dire, avait commencé à trahir les idéaux d’Omar Ibrahim Fanon.