Kenya : le parcours du combattant des jeunes candidats

Une prière collective à Nairobi, le 30 juillet 2017, à l'approche des élections générales du 8 août 2017. © Ben Curtis/AP/SIPA

Plus de la moitié des Kényans appelés aux urnes le 8 août ont moins de 35 ans. Parmi eux, rares sont ceux qui se présentent à des postes électifs. Problèmes de crédibilité, manque de fonds, compétition féroce : les jeunes candidats peinent à se faire une place dans l’arène politique kényane. Mais cela pourrait bientôt changer.

À 23 ans, elle veut prendre place dans la « Chambre des Anciens ». Suzanne Silantoi Lengewa, chargée de communication, est la plus jeune candidate au poste très convoité de Sénateur de Nairobi. « Je me présente car je ne peux pas rester à l’écart alors que ma génération souffre. Je veux être à la table des négociations » déclarait-elle lors d’un débat télévisé la semaine dernière, entourée de ses six adversaires masculins, dont le plus jeune a 9 ans de plus qu’elle.

Avec son allure de première de la classe et sa voix parfois hésitante, elle affirme avoir compris « les effets dévastateurs de la corruption sur les femmes et les enfants » lors de ses deux ans d’expérience dans le secteur de la santé publique. Et se désole de voir « des jeunes Kényans si talentueux qui vivent dans la pauvreté ». Selon l’ONU, 17% des jeunes Kényans sont sans emploi, un taux trois fois supérieur à celui de l’Ouganda de la Tanzanie et de l’Éthiopie.  Fatiguée de constater que « les lois kényanes, souvent progressistes, ne sont jamais appliquées », elle voit dans le Sénat un moyen de forcer les politiciens à rendre des comptes.

Un risque d’abstention des jeunes ?

Suzanne dit vouloir être « la voix d’une génération » et compte sur le soutient de la population jeune de Nairobi. Mais la partie est loin d’être gagnée. Au Kenya, son âge est un véritable handicap. Aujourd’hui, 80% des Kényans ont moins de 35 ans. Pourtant, les « jeunes » ne représentent que 10% des parlementaires. Dans un pays où l’espérance de vie des hommes est de 63 ans, la moyenne d’âge des ministres est de 51 ans. Et les conseils des anciens restent très importants dans la prise de décision au niveau local. « Les jeunes candidats sont victimes de stéréotypes très ancrés qui favorisent les politiciens plus âgés. Ils subissent des intimidations, on leur dit de laisser la place aux anciens lors des nominations au sein des partis », explique Diane Gichengo, chargée de programme pour le pluralisme politique à la commission des droits de l’homme du Kenya. « Il y a un véritable problème de représentation, qui risque à terme de nourrir l’abstention des jeunes » s’inquiète-t-elle.

On me demande d’aller me marier avant de me présenter

Samuel Onyango vit ces intimidations au quotidien, symptomatiques du « sport de combat » qu’est la politique kényane. « J’ai été plusieurs fois agressé physiquement alors que je faisais campagne. J’ai aussi récemment été victime d’une tentative d’empoisonnement », raconte le jeune homme de 24 ans, candidat au poste de membre de l’assemblée locale (MCA) dans une circonscription de Nairobi.

Pour les jeunes femmes, le milieu politique est encore plus hostile. Elles font l’objet de photomontages insultants, de harcèlement sexuel. « Ils disent que je veux voler le mari des autres femmes… ou alors, on me demande d’aller me marier avant de me présenter, » confie Faith Munanyi, 20 ans, qui veut également devenir MCA.

Le financement est un autre défi de taille. Une campagne réussie pour devenir membre d’assemblée locale tourne autour de 2 millions de shillings (environ 16 000 euros), souligne Samuel Onyango. « Inutile de dire que la mienne est bien moins chère que cela », ajoute-t-il. Pour lui, pas de caravanes ni de haut-parleurs diffusant chansons et slogans. Il fait du porte-à-porte, comme la plupart des candidats de sa génération. Des campagnes difficiles, dans un contexte où « l’achat » d’électeurs via la distribution de cadeaux ou de billets, bien que cette pratique soit illégale, est encore très répandu au Kenya.

Les jeunes à la conquête de la politique locale

Les jeunes candidats, qui disent représenter le changement et être moins enclins au tribalisme que leurs aînés, ne désespèrent pas pour autant. « Il faut plus d’élus jeunes pour porter haut nos revendications » explique Faith, pour qui la « Vision Kenya 2030 », une politique qui a pour but de faire du Kenya un pays de classe moyenne d’ici 13 ans, ne peut se faire sans les jeunes.

Si elle est élue, elle veut mettre en place des programmes d’éducation civique et d’emplois aidés pour les jeunes de Thika, sa ville. Si les candidats de moins de 35 ans ont déserté la politique nationale, ils sont de plus en plus nombreux à se présenter au niveau local.  Stephan Sang, 32 ans, est cette année l’un des favoris pour le gouvernorat du comté de Nandi dans l’ouest du pays. S’il est élu, il sera le plus jeune gouverneur du Kenya.

Le célèbre activiste Boniface Mwangi, 34 ans, qui brigue un siège parlementaire, a de son côté fait des jeunes le pilier de sa campagne. Tandis qu’à Mugumu’ini (Nairobi), la circonscription de Samuel Onyango, tous les candidats à l’assemblée locale ont moins de 35 ans. « Dans 10 ans la politique sera une affaire de jeunes », se prend à rêver le jeune homme.