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États-Unis : ville noire, pouvoir blanc

Manifestation contre les brutalitésd policières à Ferguson. © AFP

Des émeutes de Watts en 1965 à celles de Ferguson, le cercle vicieux se perpétue : bavure, colère, répression, le tout sur fond d'inégalités. Rien n'aurait donc changé dans l'Amérique d'Obama ?

Le rêve d’une Amérique post­raciale, que semblait annoncer l’élection de Barack Obama il y a six ans, s’est fracassé le 9 août à Ferguson, dans le Missouri, avec la mort de Michael Brown, 18 ans, énième adolescent noir tué par un policier blanc. Les violentes manifestations qui ont suivi, culminant le 18 août avec de véritables scènes de guérilla urbaine, ont rappelé les émeutes qui ont traumatisé le pays par le passé : Watts en 1965, Detroit en 1967, Los Angeles en 1992… À chaque fois, le même cercle vicieux : la police tue ou brutalise un jeune Noir, provoquant la colère de la communauté, ressentiment auquel les forces de l’ordre répondent de manière disproportionnée.

C’est exactement ce qui s’est passé à Ferguson, avec comme facteur aggravant la stratégie erratique des autorités. La divulgation d’une vidéo montrant l’adolescent volant des cigarillos peu avant sa mort, faisant croire – à tort – que l’auteur des tirs, Darren Wilson, l’avait arrêté pour ce motif, a mis de l’huile sur le feu. De même que la réponse policière, très confuse. Couvre-feu instauré puis abrogé, usage excessif de la force par une police militarisée, envoi de la garde nationale par le gouverneur du Missouri… Les résultats de l’autopsie montrant que Brown a été touché de six balles, lesquelles n’auraient pas été tirées à bout portant, n’ont rien arrangé : ils contredisent la version de la police, qui prétend que l’adolescent a attaqué le policier…

>> "Je vais vous tuer" : quand un policier pointe son fusil d’assaut sur des manifestants à Ferguson

Ce drame a en tout cas révélé la gravité des tensions raciales à Ferguson. Cette petite ville de 21 000 habitants dont les deux tiers sont noirs est dirigée par un maire blanc, et le conseil municipal ne compte qu’un seul élu de couleur. Plus grave, sur les 53 policiers de la ville, seuls trois sont Africains-Américains. Autre donnée éloquente : en 2013, 93 % des personnes arrêtées à Ferguson étaient des Noirs… La résonance nationale de cette affaire en dit également long sur l’état des relations interraciales dans tout le pays. Selon le Pew Research Center, 80 % des Noirs américains pensent que le drame de Ferguson témoigne d’un contentieux racial, contre 37 % des Blancs. Ils sont en outre 76 % à avoir peu ou pas confiance dans l’impartialité de l’enquête, contre 33 % des Blancs.

En diligentant une enquête du FBI à Ferguson et en y dépêchant Eric Holder, son ministre de la Justice, Obama a rapidement pris la mesure des événements. C’est ce que pense William Jones, professeur d’histoire à l’université du Wisconsin, qui salue la prudence du chef de l’État face à ces incidents à forte dimension raciale. Selon lui, confronté à une frange conservatrice et blanche qui lui est profondément hostile, Obama n’a d’autre choix que d’agir en modérateur. Le 18 août, il a ainsi condamné tant les pillages commis à Ferguson que les méthodes musclées de la police. Et juré de s’attaquer aux causes qui font qu’aux États-Unis "les jeunes hommes de couleur ont plus de chances de finir en prison que d’aller à l’université".

Chômage

Car les tensions de Ferguson trouvent leurs racines dans des inégalités toujours aussi criantes. Le taux de chômage des Noirs reste, à 12 %, le double de celui des Blancs, alors que quatre enfants noirs sur dix grandissent dans la pauvreté. Rien n’aurait donc changé dans l’Amérique d’Obama ? Son administration a pourtant déjà fait beaucoup. Sous la houlette de Holder, elle s’est par exemple attaquée à l’incarcération en masse des Africains-Américains. Libération de prisonniers, fin des peines automatiques pour les délits mineurs impliquant des stupéfiants : la population carcérale, composée à 40 % de Noirs, baisse chaque année depuis 2009.

Obama a également lancé un programme doté de 200 millions de dollars (150 millions d’euros), appelé My Brother’s Keeper ("le gardien de mon frère"), afin d’aider les jeunes de la communauté. Pour Williams Jones, le président devrait avant tout insister sur les effets égalitaires de ses mesures phares, en particulier la loi sur l’assurance santé, qui profite à de nombreux Africains-Américains. "Mais cela ne ferait qu’enflammer les conservateurs qui pensent qu’Obama aide les Noirs aux dépens des Blancs", tempère l’universitaire. L’Amérique postraciale est encore loin…

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