Mali : le Prytanée militaire de Kati, école d’excellence de l’armée

Le PMK accueille six promotions d'une cinquantaines de jeunes chacune. © Emmanuel Daou Bakary pour J.A.

Sanogo, Dacko, Fané... Tous sortent du même moule : le Prytanée militaire de Kati. Un établissement d'excellence hérité de l'époque coloniale où l'on apprend dès l'âge de 12 ans le métier des armes.

Thomas Sankara, Blaise Compaoré, Pierre Buyoya, François Bozizé, Hissène Habré, Idriss Déby… Ils sont plus de 25 présidents africains à avoir reçu une éducation militaire héritée des écoles d’enfants de troupe de la Coloniale, elles-mêmes inspirées du Prytanée français, installé à La Flèche par Napoléon Ier en 1808.

Dans la banlieue de Bamako, dans la ville-garnison où le général Sanogo avait établi son fief, le Prytanée militaire de Kati, PMK pour les intimes, a succédé à l’École des enfants de troupe de la ville, établie en 1923 par l’ancien colon et dissoute en 1960, au lendemain de l’indépendance malienne. L’établissement a été remis sur pied en 1981 sous l’impulsion du général Moussa Traoré, un ancien élève, "par nostalgie et volonté d’excellence", selon le colonel-major Issa Ould Issa, directeur de l’école de 1987 à 2003.

Dans des classes à effectifs réduits, des enfants et adolescents sont formés par les meilleurs professeurs du pays. Ils sortiront de l’école avec leur bac en poche et le grade de sergent. "S’instruire pour servir" : telle est leur vocation, rappelle l’ancien directeur. Si rien ne les oblige à embrasser une carrière militaire, "façonner les enfants pour en faire de bons officiers qui rejoindront les rangs de l’armée" reste cependant la raison d’être du Prytanée.

Rendre service à son pays

"Qu’ils s’engagent ou non dans l’armée, nous partons du principe qu’ils rendront service à leur pays", explique Ould Issa, qui conserve de ses seize années à la tête de l’établissement de nombreux souvenirs émus, et la fierté d’avoir contribué à la seule "école d’excellence" malienne, totalement publique. Les élus sont rares : sur un millier de candidatures annuelles, moins d’une cinquantaine d’enfants sont reçus.

Pourtant, il y a plus de trente ans, l’annonce de la réouverture d’une école militaire n’avait pas remporté un franc succès… "L’armée ne suscitait pas tant de vocations à l’époque", se souvient Ould Issa. Que pouvait apporter un internat militaire, où les élèves ne sont jamais autorisés à quitter l’uniforme ? Les résultats au baccalauréat ont balayé les doutes : l’école affiche le meilleur score de tout le pays – 46,36 % au dernier examen, soit presque le triple de la moyenne nationale.

Et les mentalités ont changé. "Il y a désormais une volonté d’entrer dans l’armée, parce que c’est de l’argent comptant, constate l’actuel directeur de l’école, le colonel Drissa Keita. Dès qu’on décroche le bac, puis le Deug, on intègre l’école des officiers. À 23 ans, les meilleurs sont déjà sous-lieutenants."

À la charge de l’État

Aujourd’hui, environ 15 % des élèves sont acceptés à l’école des officiers de Koulikoro sans passer le concours, en fonction des besoins exprimés par le ministère de la Défense. Le PMK dépend à la fois de ce dernier, pour le budget et l’instruction militaire, et du ministère de l’Éducation nationale, pour le programme pédagogique et le recrutement des professeurs. Quelques anciens élèves, sélectionnés parmi les meilleurs, ont bénéficié de bourses pour poursuivre leur cursus à Saint-Cyr, en France.

Dans la bibliothèque, où de jeunes garçons étudient en silence, les murs sont tapissés des photographies jaunies des "promos" successives. Parmi les visages d’enfants en uniforme, on reconnaît notamment le colonel-major Didier Dacko, au côté du colonel et chef d’état-major de l’armée malienne Ibrahim Fané. À chaque promotion son lot de personnalités – le général Amadou Haya Sanogo n’est pas le moins connu.

Pendant six ans, les familles ne déboursent pas un sou pour l’éducation de leurs enfants. Logement, scolarité, nourriture, santé, vêtements, et même un peu d’argent de poche en fin de mois : la totalité de la scolarité de chaque élève coûte de 15 à 16 millions de francs CFA (environ 23 000 à 24 500 euros) à l’État, pour sa seule prise en charge matérielle.


Défilé des élèves sur le boulevard de l’Indépendance, à Bamako, le 20 janvier.
© Emmanuel Daou Bakary

La première année, les élèves n’ont pas plus de 13 ans. Ils viennent de tout le pays et de l’étranger : Tchad, Niger, Bénin, Sénégal… Malgré la crise, des professeurs ont été dépêchés en juillet 2013 jusqu’à Kidal – toujours en proie au conflit – pour faire passer le concours, organisé dans plusieurs villes du pays, mais aucun candidat ne s’est présenté. Un seul élève a fait le déplacement à Tombouctou.

Ibrahim, 12 ans, "matricule 1530", vient de Niamey. Haut comme trois pommes, il roule des mécaniques et se moque de ceux qui ne savent "même pas marcher au pas". La petite Hadeyzatou, crâne rasé sous sa casquette kaki, a les larmes aux yeux : "Je veux être docteur, pas militaire ! Mais je ne peux pas le dire à mes parents, ils seraient trop déçus." La première année est difficile, et certains élèves se noient dans l’organisation.

Les enfants apprendront à s’endurcir. "Pendant tout le premier trimestre, on ne les laisse pas rentrer chez leurs parents, explique le colonel Drissa Keita. Le rythme, la nostalgie de la famille, cela peut être très perturbant au début. Au bout de trois à six mois, ils sont sevrés." Après le réveil : rassemblement, levée des couleurs et sport. Ensuite, les élèves rejoignent leur classe. Le jeudi est consacré à l’instruction militaire. Secourisme, armement, topographie, organisation du terrain et camouflage… "L’instruction reste limitée : on ne forme pas des enfants-soldats, et on ne voudrait pas risquer d’en faire des coupeurs de route !" précise le directeur. "Comme des grands", fugueurs et indisciplinés sont envoyés au mitard.

"Tocards"

L’établissement n’a pas échappé au clientélisme, contribuant à forger la réputation d’une armée de "fils à papa". Jusqu’à la chute de Moussa Traoré en 1991, les enfants de militaires, bien que favorisés, étaient recrutés sur la base de leurs aptitudes physiques et de trois enquêtes, pas moins, assurées par la sûreté nationale, la sécurité d’État et les chefs de quartier.

À 76 ans, le colonel Sambou Soumaré, ancien directeur de la sécurité d’État et ministre de la Justice sous la dictature de Moussa Traoré, se présente comme le doyen des écoles militaires au Mali. Cet ancien enfant de troupe attribue aux années Alpha Oumar Konaré l’émergence d’une génération d’officiers non méritants, recrutés "parfois au mépris des critères d’aptitude physique et de moralité, sur la base de quotas pour les enfants des gouvernants".

La crise sévère qu’a connue l’armée lors de la débâcle du Nord en 2012 en serait, selon lui, une conséquence directe. En dépit de ce "dérapage", il concède que "tous les officiers d’aujourd’hui ne sont pas des "tocards"", citant Didier Dacko, Abdrahamane Baby ou Ibrahim Dahirou Dembélé. Le vieux colonel, qui ne sait vivre que dans "l’ordre et la discipline", se laisse emporter par la nostalgie : "C’était tellement fédérateur. On se connaissait depuis la petite enfance et on se retrouvait aux plus hauts postes…"

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Sambou Soumaré se veut toutefois optimiste : "À ma connaissance, il n’y a plus de pression sur les médecins militaires pour recruter des jeunes gens inaptes au concours, ni de contact entre les unités chargées de l’évaluation des candidats et les gouvernants. Les autorités actuelles ont dépolitisé l’armée. L’ordre, la compétence, le patriotisme sont en train de refaire surface." Selon lui, c’est le signe qu’au sein de l’armée, équité et justice devraient être rétablies.

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