Algérie : les sociétés locales inquiètes de la multiplication des barrières à l’importation

Par Jeune Afrique avec AFP

Le port d'Alger, en novembre 2016. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Destinées à préserver les devises de l'Algérie, les restrictions croissantes aux importations nuisent paradoxalement aux sociétés locales, s'alarment experts et chefs d'entreprise qui craignent fermetures d'usines et pertes d'emplois.

La dégringolade, depuis 2014, des prix du pétrole qui fournit à l’Algérie 95% de ses devises, a creusé le déficit commercial et fait fondre les réserves de change du pays, amassées au temps du baril à 100$ et passées de 195 milliards de dollars en mars 2014 à 108 milliards en juin dernier. En clair, la valeur des importations algérienne dépasse celle des exportations, obligeant le pays à faire sortir plus de devises qu’il n’en perçoit.

Pour tenter de stopper cette hémorragie, le gouvernement algérien a instauré des quotas d’importation de certains produits et imposé l’obtention d’une licence fixant la quantité que l’importateur est autorisé à faire entrer dans l’année.

Liste à rallonge

En 2016, seuls étaient concernés les véhicules, le ciment et les ronds à béton. Ces premières restrictions avaient permis de faire baisser de cinq milliards de dollars la facture des importations, ramenée à 46,7 milliards contre 51,7 milliards en 2015.

Mais depuis le début 2017, la liste des marchandises soumises à licence n’a cessé de s’allonger et comprend désormais une trentaine de produits agricoles, agro-alimentaires ou industriels. Sont ainsi concernés le bois, la céramique, les viandes bovines, les fromages, les citrons frais, les pommes, les bananes, l’orge, l’ail, le double concentré de tomates, les réfrigérateurs, les machines à laver, les téléviseurs, les téléphones mobiles, les cosmétiques ou les aliments pour bétail.

Le gouvernement entendait réduire de 10 milliards de dollars la facture des importations pour 2017

En juillet, l’importation de 24 nouveaux produits – dont sauces et soupes industrielles, robinets, barres chocolatées, pâtes, jus de fruits et eaux minérales, briques et tuiles ou produits finis en plastique – a été interdite en attendant l’octroi de licences.

« Le gouvernement entendait réduire de 10 milliards de dollars la facture des importations pour 2017. Or, cet objectif est loin de se concrétiser, selon les dernières statistiques douanières », explique l’économiste Mouloud Hedir, soulignant que cette liste, qui évolue « de jour en jour », manque de clarté pour les entreprises.

Prévisions difficile

Difficile de faire des prévisions sans savoir quels produits ou matière première on pourra importer et en quelle quantité, se plaignent les chefs d’entreprises algériens.

Exemple le plus récent : l’interdiction d’importation de produits finis en plastique. Cette mesure, qui concerne notamment « certains types de bouchons, risque de paralyser plusieurs sites de production de l’agro-alimentaire, des cosmétiques et du médicament », souligne Slim Othmani, PDG d’une entreprise de jus de fruits.

Si le blocage des matières premières persiste, 22 000 emplois directs et près de 60 000 indirects seront menacés dans la filière boisson

Président de l’Association des producteurs algériens de boissons, Ali Hamani prévient : « Si le blocage des matières premières persiste, 22 000 emplois directs et près de 60 000 indirects seront menacés dans la filière boisson. »

Des laboratoires pharmaceutiques locaux, dont les stocks d’emballage arrivent à épuisement, agitent la menace d’un arrêt des chaînes de production, mettant en péril notamment la fourniture des hôpitaux.

L’importateur ne sait pas quels sont les critères d’obtention d’une licence, pourquoi il n’a pas été retenu, ni qui a été sélectionné

Cet exemple souligne le manque de concertation et le flou autour des critères présidant au choix des produits soumis à licence et à la fixation des quotas, dénoncent les chefs d’entreprises algériens, fustigeant en outre le processus obscur d’octroi des licences.

Un ensemble de prérogatives confiées à un « comité interministériel », chapeauté par le Premier ministre Abdelmajid Tebboune, qui était jusqu’à mai ministre du Commerce.

« L’importateur ne sait pas quels sont les critères d’obtention d’une licence, pourquoi il n’a pas été retenu, ni qui a été sélectionné », s’insurge Slim Othmani, également président du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (Care), un groupe de réflexion patronal. Selon lui, ce manque de transparence « encourage la corruption » et les trafics.

Le retour du « trabendo » ?

L’économiste Mouloud Hedir l’admet : cette politique risque de favoriser, « au sein d’une économie qui n’en manque déjà pas, de nouvelles situations de rente » au profit d’acteurs économiques bénéficiant de liens privilégiés au sein du pouvoir.

Économiste et enseignant à l’université d’Alger, Chaffir Ahmine soutient, lui, la politique actuelle. À deux conditions : qu’elle soit « conjoncturelle » et que l’État investisse parallèlement dans l’industrie locale – publique et privée – afin de substituer la production nationale aux produits d’importation.

Or, selon Mouloud Hédir, les licences concernent peu de produits fabriqués localement. Et elles risquent de faire souffrir les finances publiques, les droits de douanes et la TVA à l’importation, représentant environ 25% des recettes fiscales non pétrolières.

Certains Algériens s’inquiètent de ne bientôt plus trouver leur chocolat ou déodorant préféré en rayons et évoquent déjà le retour des heures de gloire du « trabendo », la contrebande dans les années 1980 de produits venus de l’étranger dans les bagages de voyageurs ou entassés dans les voitures traversant la Méditerranée.