Bruno Ben Moubamba : « Le gouvernement gabonais doit s’ouvrir à des jeunes que l’on n’a jamais vus au pouvoir »

Bruno Ben Moubamba, arrivé 3e à l'élection présidentielle gabonaise du 27 août 2016. © @Jérôme Senyarich-EDOT

Le président de l’Alliance pour le changement et le renouveau a rejoint le gouvernement d’ouverture en octobre, en tant que vice-Premier ministre. Une position d’équilibriste.

Arrivé troisième à la présidentielle du 27 août 2016, à laquelle il concourait sous les couleurs de l’Union du peuple gabonais (UPG), Bruno Ben Moubamba, 50 ans, est l’un des rares opposants à avoir accepté d’intégrer le gouvernement d’ouverture formé le 2 octobre par le Premier ministre, Emmanuel Issoze-Ngonde. Représentant de l’une des trois branches désormais rivales de l’UPG (créée par feu Pierre Mamboundou), il a créé l’Alliance pour le changement et le renouveau (ACR), dont il a été élu président le 15 octobre, à l’issue de son congrès fondateur.

Au sein du gouvernement, ce docteur en sciences politiques et en philosophie a été investi de fonctions à la fois stratégiques et délicates puisqu’il a été nommé vice-Premier ministre, mais aussi ministre de l’Urbanisme, de l’Habitat social et du Logement, un portefeuille sensible sur lequel les précédents gouvernements se sont cassé les dents. Proche de nombreuses personnalités de la société civile et « avant tout chef de parti », Bruno Ben Moubamba revient sur ces neuf mois au sein de l’exécutif.

Jeune Afrique : Quel est votre regard sur le dialogue national et politique convoqué en début d’année par le chef de l’État ?

Bruno Ben Moubamba : C’était une bonne idée, car le pays traverse une situation difficile et que rien ne vaut le dialogue en temps de crise. Il a cependant laissé apparaître ses limites, notamment dans son format bi-partisan, opposition contre pouvoir [alors qu’une phase avait été ­organisée avec la société civile au préalable].

Pour ma part j’ai dès le début plaidé pour l’union sacrée autour du président de la République, donc en faveur d’un dialogue qui ne serait pas bi-partisan mais qui, au nom de la patrie, rassemblerait les forces vives de la nation autour du chef de l’État. Lequel doit être en mesure de finir son mandat.

Quel est votre avis sur les conclusions générales de ce dialogue ?

Elles ont été rendues au président de la République et c’est à lui qu’il appartient d’en tirer les conséquences. Il y a de bonnes propositions, mais certaines décisions ont laissé nombre d’interlocuteurs sur leur faim, en particulier le fait que la limitation du nombre de mandats présidentiels, très attendue, n’ait pas été retenue.

Au sein de l’ACR, nous étions pour un septennat renouvelable une seule fois. Nous pensons par ailleurs que le dialogue majorité-opposition est tronqué car la plupart de ses composantes sont soit des membres de la vieille garde du Parti démocratique gabonais [PDG, parti présidentiel], soit des membres issus des excroissances du PDG. Or ce parti n’a plus rien à proposer au peuple gabonais. À la place d’ABO [Ali Bongo Ondimba], je le dissoudrais pour construire une formation plus adaptée à la nouvelle donne, qui pourrait former une coalition avec de nouveaux partis, non pas dans le cadre d’une majorité présidentielle mais d’une coalition du renouveau.

 Je suis convaincu qu’ABO veut changer le système. Il a le pouvoir, la force et, finalement, la légitimité : il n’y a que lui pour faire bouger les lignes

Nous sommes dans un pays où ceux qui refusent le changement pour des questions de corporatisme et de défense d’intérêts personnels ont fini par provoquer la sclérose de la société. Moi, je suis convaincu qu’ABO veut changer le système. Il a le pouvoir, la force et, finalement, la légitimité : il n’y a que lui pour faire bouger les lignes. Et si j’ai accepté d’aller m’asseoir avec des gens que je ne comprends pas tous, c’est pour l’y aider, n’en déplaise au vieux système.

Vous parlez d’un gouvernement plutôt ouvert. Comment y êtes-vous perçu ?

Il ne m’appartient pas de dire si ma position est tenable. L’essentiel est que je me sente en paix avec ma conscience et loyal vis-à-vis du chef de l’État. Je suis solidaire du gouvernement, mais on ne peut pas empêcher le président de parti que je suis d’exprimer son opinion.

Pour un certain nombre de cadres du PDG, je ne suis pas légitime parce que je suis un opposant réformateur et un intellectuel. En tant que vice-Premier ministre, j’occupe une fonction forte, qui m’a été confiée par le président de la République. C’est donc lui aussi qu’ils contestent lorsqu’ils considèrent que je ne suis pas à ma place.

Quant aux autres opposants, en l’occurrence les radicaux qui m’accusent d’être un traître, ils ne peuvent dire en quoi je le serais puisque je n’ai signé ni accord ni pacte avec eux. J’ai failli un temps me laisser séduire par le radicalisme mais je me suis rendu compte que c’était un de ces « chemins qui ne menaient nulle part », pour paraphraser Heidegger.

Jean Poing a joué un rôle historique. Mais il a multiplié les erreurs

Jean Ping est-il, par exemple, un radical ?

Il mérite d’être respecté car il a joué un rôle historique. Mais il a multiplié les erreurs. Il aurait pu devenir une figure tutélaire de la nation, un Mandela à la gabonaise. Mais il ne l’a pas fait.

Quels sont vos objectifs au sein du gouvernement et quelle est votre marge de manœuvre ?

Ce qui compte, c’est de sortir le pays de cette crise économique sans précédent et de se regrouper autour du chef. C’est comme ça que toutes les sociétés fonctionnent. Ne pas le faire au Gabon serait un suicide collectif.

Il ne faut pas suivre les dérives et le jusqu’au-boutisme de certains de nos compatriotes qui tombent dans l’action violente, mais mettre tous nos efforts en commun pour la survie du pays et, au-delà, pour la renaissance de la sous-région. Il faut des patriotes au gouvernement, qui ne peut se construire qu’autour de valeurs et de règles telles que l’éthique de responsabilité.

Est-ce le cas actuellement ?

Oui. Et je pense qu’ABO a l’ambition de renforcer ce gouvernement d’ouverture. La question est de savoir avec qui. Il faut trouver des forces de proposition et pas de pure « réaction ». Le problème des hommes politiques au Gabon est qu’ils n’existent que par opposition aux autres.

C’est pourquoi je pense qu’il faut faire rentrer au gouvernement des gens que l’on n’a jamais vu au pouvoir, de tous horizons, notamment ces jeunes qui veulent travailler pour le pays, mais sont bloqués par ceux que j’appelle les « sorciers politiques » – ces vieux barons, de quelque camp qu’ils soient, qui nous parlent comme à des gamins alors que nous approchons de la cinquantaine… Cela permettra de mettre un terme aux attaques des radicaux et de la diaspora gabonaise. On renouvelle, on laisse les querelles intestines de côté, ce sera au bénéfice de tous.

J’ai proposé au dialogue national une idée qui n’a pas été retenue : transformer le Sénat en une sorte de « Collège des sages de la nation », au sein duquel auraient pu siéger les grands personnages du pays, car nous sommes des Bantous et il faut respecter les personnes d’un certain âge. Renouveler ne veut pas dire « chasser les vieux » : cela veut dire en faire les experts de la nation, qui conseillent et guident la jeunesse et puissent servir leur peuple sans pour autant devoir rester au sein de l’exécutif ou du législatif.

Quelles sont vos relations avec le Premier ministre, qui est, lui aussi, nouveau dans sa fonction ?

Le Premier ministre est un homme compétent. Je travaille sous son autorité et nous avons des relations de travail normales. Ceci étant, je ne suis pas au service de l’État PDG, mais au service de la République. Et je ne mélange pas les questions de personnes et des questions stratégiques pour le pays.

Vous dites être « toujours solidaire des décisions du gouvernement ». Pourtant, fin juin, vous avez pris position sur le prêt du FMI et vous êtes fait rappeler à l’ordre par le Premier ministre…

Un Premier ministre peut tout à fait recadrer son vice-Premier ministre. En l’occurrence, je m’exprimais en tant que président de l’ACR, pour dire le malaise des cadres de mon parti vis-à-vis de cet emprunt de 642 millions de dollars, que je considère un peu comme une mise sous tutelle. J’ai défendu cette position au sein du gouvernement et mon parti s’est exprimé en conférence de presse.

Ensuite, je suis né politiquement avec ma grève de la faim, mes deux candidatures à la présidentielle, mes combats de David contre Goliath… C’est de ce parcours dont je suis le plus fier, pas de ma position actuelle de vice-Premier ministre. Je ne fais pas de ma présence au gouvernement une stratégie de carrière. S’il faut qu’elle s’achève, soit. Mais je pense qu’elle peut se poursuivre.

Il y a de moins en moins de contre-pouvoir et d’espace de débat dans le pays

Les cadres de l’ACR doivent quant à eux pouvoir s’exprimer démocratiquement sur les choix du gouvernement. C’est d’autant plus nécessaire qu’il y a de moins en moins de contre-pouvoir et d’espace de débat dans le pays, les sièges de l’Assemblée nationale étant trustés par un seul et même parti, à l’exception de trois ou quatre députés qui ne lui sont pas acquis et font le décor. C’est cette configuration qui a entraîné des violences dans le pays et met en danger sa cohésion.

Justement, les législatives qui devaient se tenir en juillet ont été reportées. A-t-on une visibilité sur la reprogrammation du scrutin ?

Le report des législatives, pour lesquelles je serai candidat à Moabi, est effectif. Le gouvernement doit désormais saisir la Cour constitutionnelle, ce qui va se faire très prochainement. Nous n’avons aucun intérêt à faire perdurer cette situation, où les députés sont désormais hors-mandat et ont des débats hors normes.

Le gouvernement y travaille et communiquera bientôt sur ce sujet. Ce que je sais, c’est que nous devons faire des économies et qu’il serait souhaitable d’organiser les élections législatives et locales le même jour. D’ici là, il faudra aussi revoir la liste électorale, qui a causé tous les problèmes lors de l’élection présidentielle.

Vous avez dit souhaiter que, lorsqu’elle aura été renouvelée, l’Assemblée puisse se saisir de ce qui n’a pas été discuté ou n’a pas abouti lors du dialogue. Comment ?

L’Assemblée doit avoir des pouvoirs constituants, et j’espère que les textes réglementaires seront pris à cet effet par le gouvernement auquel j’appartiens. Mais je fais confiance au ministre chargé du dialogue politique pour prendre cette décision.