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La Tunisie, spécialiste des polémiques en lien avec Israël ?

Par Jeune Afrique

Manifestation à Tunis contre l'opération israélienne «Bordure protectrice» contre la bande de Gaza, en 2014. © Aimen Zine/AP/SIPA

Le point commun entre Wonderwoman, Michel Boujenah, Malek Jaziri ou encore Saber Rebaï ? Une polémique liée à Israël. En Tunisie, comme dans plusieurs autres pays arabes, la question des relations avec l’État hébreu est sensible et la société divisée : à ceux qui prônent une solidarité sans borne envers la cause palestinienne s’opposent les dénonciateurs de débats stériles, voire antisémites.

Depuis l’annonce de la participation de l’acteur, humoriste et réalisateur franco-tunisien Michel Boujenah au Festival international de Carthage, le sujet a été remis avec virulence sur le tapis. En cause, les positions jugées « sionistes » et pro-Israël de l’artiste. Forcé d’intervenir, le gouvernement tunisien a appelé au calme en rappelant le « soutien inconditionnel » de la Tunisie à la cause palestinienne. Et ce à la veille de la venue du Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, à Tunis le 6 juillet.

Alors que plusieurs artistes et intellectuels appellent à éviter « toute instrumentalisation de la création artistique », le Parti libéral tunisien avance la liberté d’opinion et de conscience et demande par communiqué la « normalisation » des relations avec Israël en rappelant les  « 200 000 Tunisiens qui vivent en Israël et qui sont interdits de visiter leur pays natal ». Une question qui fait régulièrement des remous, depuis plus de 30 ans, et en particulier depuis la chute de Ben Ali en 2011.

Des griefs historico-politiques

En 1985, l’aviation israélienne bombarde le siège de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP)  à Hammam-Chott, en Tunisie, tuant 68 personnes. Un choc pour le pays, encore présent dans les esprits. Trois ans plus tard, des commandos israéliens tuent à Tunis le numéro 2 de l’OLP, Abou Jihad.

S’en suivront des années de relations diplomatiques « minimales », avec des « bureaux d’intérêts » à Tunis et à Tel-Aviv pour faciliter les voyages d’hommes d’affaires, de représentants de la société civile et de journalistes dans les deux sens.

C’est en 2000 que la Tunisie rompra ses rapports officiels avec Israël, en protestation contre la répression sanglante de l’Intifada palestinienne par l’armée israélienne, se conformant ainsi aux recommandations du sommet arabe du Caire de la même année.

Si la solidarité pour la cause palestinienne prime, le pays veille à préserver ses liens avec la communauté juive d’origine tunisienne résidant en Israël, notamment pendant le pèlerinage annuel de la Ghriba –la plus vielle synagogue d’Afrique-, à Djerba. Environ 100 000 en 1948, les juifs de Tunisie sont estimés à 1500 aujourd’hui -1 200 à Djerba et à Zarziz, contre 300 à Tunis.

Dans son préambule, la nouvelle Constitution tunisienne de 2014 mentionne la défense de « la juste cause de tous les mouvements de libération, à leur tête le mouvement de libération de la Palestine (…) ». La seule référence constitutionnelle à la cause palestinienne dans le monde, semble-t-il.

Affaires d’Etat ?

Depuis la révolution tunisienne surtout, les langues se délient et des voix s’élèvent d’avantage contre Israël et ce qui s’y rapporte, de plus ou moins près. Plusieurs affaires ont ainsi marqué l’actualité tunisienne à ce sujet, particulièrement ces deux dernières années, comme le montre l’infographie ci-dessous. Et aucune sphère n’est épargnée, des sportifs au cinéma en passant par des membres du gouvernement et des artistes en tous genres.

En 2014, face aux critiques de deux membres de son gouvernement et à l’approche du pèlerinage de la Ghriba, Mehdi Jomaa, alors chef du gouvernement tunisien, avait appelé à mettre fin à ce qu’il qualifiait de « faux-débat ». « Normalisation, pas normalisation, laissons de côté ces grandes causes s’il vous plaît », avait-il lancé.

Où s’arrête l’antisionisme et où commence antisémitisme ?

Pour le député Tahar Hmila, il est de ne pas confondre un État et ses citoyens. « Nous ne reconnaissons pas Israël. (Mais) les gens qui vivent en Israël sont-ils des criminels sionistes ou des humains ? L’État est criminel, mais le peuple est-il criminel ? », s’interrogeait-il en 2014. Car c’est en fait la vraie source du débat. Jusqu’où le boycott peut-il aller ? Cet engagement politique porte-t-il atteinte aux libertés individuelle ? Où s’arrête l’antisionisme et où commence antisémitisme ?

Polémiques artistiques et sportives

Les incidents diplomatiques impliquant Israël, qui trouvent un écho particulier en Tunisie de par l’histoire singulière qui lie les deux États, ne se limite néanmoins pas à ce pays. Le film Wonder Women a également été censuré en Algérie, au Liban, et au Qatar. Lors des Jeux Olympiques de Rio 2016, un judoka égyptien avait refusé de serrer la main de son adversaire israélien, une judoka saoudienne s’était subitement retirée pour blessure avant de rencontrer son homologue israélienne, et la délégation olympique libanaise aurait refusé que la délégation israélienne monte dans le même bus qu’elle pour se rendre au stade Maracana.

« Mais aujourd’hui, il est temps que les choses changent », affirmait en septembre 2016 Salma Mouelhi, présidente de la Fédération tunisienne de tennis (FTT), suite à la victoire de Malek Jaziri au tournoi d’Istanbul face à un joueur israélien, malgré les polémiques qui avaient précédé le match. « La cause palestinienne est dans notre cœur, mais elle ne doit pas avoir sa place sur le court. Le sport et ses valeurs doivent être au-dessus de toute considération politique. Les sportifs ne devraient pas subir ce genre de dilemme », a-t-elle déclaré à Jeune Afrique. 

Le concert de Radiohead, prévu à Tel-Aviv le 19 juillet prochain, est aussi source de nombreux désaccords. Aux appels – notamment du réalisateur Ken Loach – à rejoindre le boycott culturel d’Israël, le chanteur du groupe à répondu : « Jouer dans un pays n’est pas la même chose que soutenir un gouvernement. Cela fait 20 ans que nous jouons en Israël, avec des gouvernements qui se succèdent, certains plus libéraux que d’autres. Comme nous l’avons fait en Amérique. Nous ne soutenons pas plus Netanyahu que Trump, et nous jouons toujours en Amérique. »