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Libye : « Haftar veut s’imposer comme un sauveur »

Le maréchal Khalifa Haftar, en 2011 à Benghazi. © Anja Niedringhaus/AP/SIPA

En proclamant, mercredi 5 juillet, la libération « totale » de Benghazi, le maréchal Khalifa Haftar s'est imposé comme l'homme fort de la Libye. Pour Hélène Bravin, chercheuse associée à l'Institut Prospective et sécurité en Europe, spécialiste de la Libye, celui qui avait été exclu de l'accord politique de 2015 devient un acteur incontournable, disposant d'une crédibilité propre à lui permettre d'exiger son intégration au sein du gouvernement d'union nationale.

Une « libération totale ». Après plus de trois ans d’affrontements meurtriers, le maréchal Khalifa Haftar, a annoncé, mercredi 5 juillet au soir, que ses troupes de l’Armée nationale libyenne avaient réussi à reprendre le contrôle de la ville de Benghazi où sévissaient des groupes djihadistes. Ancien proche de Mouammar Kadhafi passé à l’opposition, Khalifa Haftar avait lancé au printemps 2014 l’opération « Dignité », pour combattre les groupes islamistes radicaux dans la deuxième ville du pays.

Un temps perçu d’un bon œil par l’Occident, Khalifa Haftar a ensuite fait figure d’importun, à l’heure l’unification du pays contre l’État islamique. En décembre 2015, l’accord de Skhirat, censé incarner la réconciliation nationale, avait acté la création du gouvernement d’« union nationale » de Faïez Sarraj. Un dispositif dont le maréchal, accusé par ses détracteurs de vouloir mettre en place un régime militaire, a été écarté. Reconnu par la communauté internationale, ce gouvernement basé à Tripoli dispute donc le pouvoir avec les autorités non reconnues basées dans l’Est, auxquelles est lié le maréchal Haftar.

Mais après la prise de contrôle des troupes pro-Haftar dans le Croissant pétrolier en mars et la libération de Benghazi, les occidentaux ont commencé à prendre acte des percées militaires du maréchal. La mission d’appui des Nations unies en Libye a d’ailleurs salué, jeudi 6 juillet, la libération de la ville dans un tweet. De quoi recomposer les lignes politico-militaires en Libye.

Hélène Bravin est chercheuse associée à l’Institut Prospective et sécurité en Europe, spécialiste de la Libye. Interviewée par Jeune Afrique, elle soutient que le maréchal, qui consolide son ascension dans le pays, s’impose de plus en plus comme un acteur incontournable dans les négociations de paix.

Jeune Afrique : En quoi la libération de Benghazi marque un tournant ? 

Hélène Bravin : Le Général Haftar avait déjà conquis les trois-quarts de cette ville, il ne restait que quelques petits bastions terroristes à vaincre. On s’attendait donc à ce qu’il prenne cette ville. Aujourd’hui c’est quasi fait à quelques jihadistes près, lesquels sont cernés. C’est un trophée important et un coup dur pour les milices de Misrata qui œuvraient via certaines milices contre Haftar à Benghazi. [Les milices de Misrata, les plus puissantes du pays, avaient combattu, au nom du gouvernement d’« union nationale » contre les éléments de Daech à Syrte, NDLR]. Aujourd’hui, Misrata est pris en étau. Haftar a conquis l’Est et contrôle les puits pétroliers. Il a conquis des villes stratégiques au Sud. Lui, qu’on a considéré longtemps comme un général qui ne pouvait pas avoir de succès, en multiplie aujourd’hui. Cette conquête de Benghazi redore davantage son image dans le pays, puisqu’il combat des jihadistes, mais aussi vis-à-vis des Occidentaux – même si bon nombre d’opposants et d’ONG l’accusent d’avoir les mains tachées de sang. 

Quelles pourraient être ses prochaines étapes ? 

Haftar va d’abord devoir montrer qu’il peut contrôler Benghazi. La libération de la ville est une chose, mais elle précède la sécurisation. Si les jihadistes combattants sont défaits, il n’en reste pas moins que certains vont probablement s’activer dans l’ombre pour déstabiliser à nouveau l’armée de Haftar. On s’attend donc à ce que Benghazi soit prochainement la cible d’attentats. Il faudra beaucoup de temps avant de pouvoir prétendre à une sécurité à 100 % de la ville. La deuxième étape possible, c’est de s’attaquer à Derna qui est une autre ville marquée par la présence de jihadistes. Il faudra aussi qu’il sécurise le sud du pays : Belmokhtar, dit « le borgne », est toujours dans les parages, et il y a encore de nombreuses cellules de jihadistes dans cette partie là de la Libye, tout comme à l’Ouest. En bref, son combat contre les jihadistes n’est pas terminé.

Haftar ne se positionne plus dans une dynamique d’intégration par l’armée, il se positionne aujourd’hui dans le sens d’une intégration politique

Avec cette victoire, le maréchal a acquis une légitimité. Est-ce que cela pourrait reconfigurer les lignes politico-militaires en Libye ? Le gouvernement d’« union nationale » pourrait-il être tenté de composer avec Haftar ?

Cette victoire peut avoir un impact sur les négociations avec le gouvernement d’union nationale dans la mesure où les milices de Misrata sont affaiblies. La prétention de Haftar a beaucoup changé. Pendant un temps, il disait vouloir faire la guerre aux jihadistes. Ces opposants l’accusaient alors déjà de vouloir, en réalité, prendre le pouvoir en Libye. Mais il est resté sur cette ligne. Depuis qu’il a pris d’assaut les puits pétroliers de l’Est, il est en position de force et son discours a changé. Haftar ne se positionne plus dans une seule dynamique d’intégration dans l’armée, il se positionne aujourd’hui dans le sens d’une intégration politique et militaire. Il souhaiterait être à la tête du conseil présidentiel. La question, c’est de savoir si Faïez Sarraj acceptera et s’il est assez fort pour cela. Si Sarraj  va dans le sens du maréchal, cela pourrait potentiellement heurter les milices – notamment de Misrata – qui pourraient se retourner contre lui. Et jusqu’alors, Faïez Sarraj n’a jamais prouvé qu’il était un homme assez fort pour tenir tête aux milices.

Et si cela ne fonctionne pas ? Le maréchal serait-il prêt à marcher sur Tripoli ? 

Si Haftar n’arrive pas à trouver une solution politique, il se pourrait aussi qu’il créé son conseil militaire dans l’Est. Peut-être envisagera t-il par la suite de marcher sur Tripoli, mais cela reste très compliqué, car les milices sur place sont bien armées. En fait, ça risque d’être un véritable massacre, qu’Haftar essaiera sans doute d’éviter pour garder son image de marque internationale – qui est déjà assez entachée par les rapportsIl y a eu, en effet, des dommages collatéraux à Benghazi qui ont touché la population. Amnesty International parle de crimes de guerre.

Comment le maréchal est-il perçu aux yeux des Libyens ?

Le maréchal veut aujourd’hui s’imposer comme un homme providentiel, sauveur. Mais est-ce qu’il va être plébiscité ? Les Libyens sont partagés sur cette question. Le coup d’État de 69 reste en mémoire. [Le 1er septembre 1969, le colonel Kadhafi renverse la monarchie libyenne du vieux roi Idriss 1er Al-Senoussi, NDLR.] Même si Kadhafi a écarté l’armée du pouvoir au fur et à mesure, l’idée d’un régime militaire ne parait pas être la solution pour une bonne partie des Libyens. Mais ils se trouvent dans une position ambiguë, d’autant plus qu’ils ont besoin de sécurité. Ils s’entendent sur le fait qu’il faut mettre fin au règne des milices… et c’est ce que souhaite Haftar.

 

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