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Nigeria : retour sur quarante années de violences

par Jeune Afrique

Un combattant du gourpe islamiste Boko Haram. © AFP

Si les terroristes de Boko Haram sont aujourd'hui tristement au coeur de l'actualité, ils ne sont pourtant pas les premiers a déstabiliser le pays. Retour sur 40 années de violences au Nigeria.

* Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l’histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis.

Comme tous les émois internationaux, celui que provoque l’enlèvement des jeunes-filles de Chibok ne dure pas. Tout comme se sont évaporées les bonnes résolutions des autorités nigérianes. Intentions vite oubliées qui ont amené les civils du Borno à prendre en main la sécurisation de leur État, via la milice des jeunes du Borno, contre Boko Haram. Initiative que contrôle insuffisamment le pouvoir central et qui n’est donc pas exempte de dangers pour la stabilité de la zone. Mais finalement, rien de nouveau au Nigeria, en proie à des flambées de violences depuis une quarantaine d’années. Mieux "comprendre" Boko Haram, dont nous parlerons dans un futur billet, implique de survoler ces crises.

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Aperçu des crises intérieures des années 1970 et 1980

Au Nigeria, les facteurs d’instabilité ne manquent pas. La guerre civile de 1967-1970 (Biafra) constitue la première crise d’ampleur que connaît le pays, alors indépendant depuis 1960. Quand s’achève le conflit, la paix n’est pas au rendez-vous. Tensions religieuses, ethniques, communautaires et sociales, croissent à la fin des années 1970. Boko Haram n’est donc pas la première secte d’inspiration islamiste que combat le gouvernement fédéral. Ainsi, en 1978, le mouvement sunnite Yan Izala, les "éradicateurs Izala", gagne en influence dans de nombreuses mosquées du Nord. Ses membres n’hésitent pas à recourir à la brutalité contre les soufis modérés.

En décembre 1980 à Kano, pendant onze jours, les forces de sécurité affrontent les Yan Tatsine (de courant mahdiste) qu’enflamment les prédications de Muhammad Marwa (alias Mai Tatsine ; le "Maître de la Condamnation" en haoussa). D’origine camerounaise, l’homme rejette tout ce qui vient de l’Occident. Après avoir tenté de s’emparer de la mosquée de Kano, les combats dégénèrent avec la police. L’armée doit intervenir en urgence, avec chars, blindés et artillerie, faisant un usage disproportionné de la force. Au moins 6 000 personnes sont tuées du 19 au 29 décembre 1980 dans cette insurrection quasiment oubliée aujourd’hui.

Au moins 6 000 personnes sont tuées du 19 au 29 décembre 1980 dans cette insurrection quasiment oubliée aujourd’hui.

À la même époque, les services de renseignement d’Abuja surveillent étroitement Ibrahim al-Zakzaky, responsable de la Société des étudiants musulmans. Il refuse la Constitution nigériane, vilipende les soufis qu’il accuse de collusion avec le pouvoir. Khomeiniste, il supporte la révolution islamique iranienne, rejette l’existence d’Israël… Par ailleurs, il milite en faveur de l’instauration de la charia dans l’ensemble du pays. Des années 1980 à aujourd’hui, il ne cache pas son admiration pour le Hezbollah. Des membres de son mouvement sont d’ailleurs soupçonnés d’être des soutiens potentiels d’opérations terroristes que pourrait conduire – si nécessaire – l’organisation chiite libanaise contre des intérêts américains et israéliens au Nigeria… Dans les années 1990, des liens sont rapportés entre lui et Mohammed Yusuf, futur fondateur de Boko Haram.

Quant aux Yan Tatsine, ils survivent à la disparition de Muhammad Marwa, qui décède dans la foulée des événements de 1980. L’"esprit" de Mai Tatsine s’enracine profondément dans le nord nigérian, notamment dans le secteur de Kaduna, avec la secte Kalakato. En août 1981, les fanatiques mahdistes sont à l’origine de violences à Maiduguri, puis tout au long des années 1980, en particulier en avril 1985, avec plusieurs centaines de morts à Gombe. S’ils font moins parler d’eux pendant les années 1990, ils font leur retour à la fin de la décennie, en septembre 1999, à Kaduna. Ils s’attaquent alors, non pas à des chrétiens, mais à ceux qu’ils accusent d’être de "mauvais musulmans" (notamment les soufis)… Ils se manifestent aussi à la fin des années 2000.

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1999 : démocratie et explosions de violences

En 1998, des émeutes éclatent à Lagos : des musulmans brûlent des églises à Ilorin, dans l’État du Kwara. En octobre 1999, l’instauration de la charia dans l’État du Zamfara provoque des émeutes religieuses. Des chrétiens qui se sentent menacés par cette poussée islamiste en sont les auteurs. Le phénomène s’étend rapidement dans le nord du pays ; l’État du Cross Rivers se déclare État chrétien par réaction.

À ces antagonismes religieux se greffent des antagonismes ethniques : entre les Ifes et des Modakekes dans l’État d’Osun, entre les Haoussas et les Yorubas dans l’État du Shagamu et de Kano, etc… Dans ce contexte de troubles endémiques, l’attaque d’établissements scolaires n’attend pas les années 2010 et Boko Haram. Ainsi, le 10 juillet 1999, les membres d’une confrérie estudiantine vaguement teintée de religion, la Black Axe Confraternity, s’en prennent aux occupants des dortoirs de l’université d’Obafemi Awolowo. Vêtus de noir, masqués, ils massacrent huit personnes et en blessent onze à coups de haches et de fusils de chasse… Plus de dix ans après, en septembre 2013, Adigun Muda, le chef contemporain du groupe (qui existe donc toujours) est arrêté pour le meurtre d’une dizaine de jeunes entre 2010 et 2013…

Paradoxalement, l’élection d’Olusegun Obasanjo en 1999 et le retour à une démocratie durable depuis (à savoir, non entrecoupée de coups de force et de régimes militaires) a un effet déplorable sur les frictions entre entités rivales au Nigeria. Durant les régimes militaires, celles-ci étaient comme maintenues sous le couvercle d’une cocote minute chauffée au chalumeau. Lorsque s’estompe l’emprise politico-sociale des militaires, la violence se libère avec les rationalités et les revendications de tous ; les "réalités locales" dont parle Thierry Michalon (Quel État pour l’Afrique, L’Harmattan 1984). Souvent contradictoires, notamment avec ce que veut imposer Abuja, ces réalités locales se percutent brutalement.

De 1999 à 2002 environ 10 000 personnes périssent de mort non naturelle.

Ce n’est pas tout : puisque le pouvoir appartient désormais à ceux qui gagnent les élections – ou qui influencent leur issue – la force apparaît être un moyen comme un autre d’influer sur le résultat desdites élections. Des hommes politiques n’hésitent pas à l’utiliser, organisant leurs propres milices. Ils recrutent des laissés pour compte, des petites frappes. Évidemment, les armes distribuées ne sont jamais récupérées après les élections, contribuant à la prolifération galopante de ces outils meurtriers. En outre, ces sbires portent parfois des tenues similaires à celles des policiers, entretenant la confusion ; les exactions qu’ils commettent sont ainsi imputées aux forces de l’ordre ! La violence devient routinière, presque banale. Est estimé – en fourchette basse – que de 1999 à 2002 environ 10 000 personnes périssent de mort non naturelle… Contexte de débilité parfait qui favorise une pathologie comme Boko Haram.

Instauration de la charia au Nord

Avec le précédent du Zamfara, d’autres États du Nigeria adoptent la charia. Pour faciliter son instauration, ils constituent des milices d’autodéfense, les hisbah. Celles-ci patrouillent pour assurer l’ordre public, elles veillent à la bonne application de la loi islamique et, accessoirement, s’attaquent aux chrétiens. Ces milices s’imposent ainsi en police religieuse qui concurrence la police laïque fédérale. La réaction du pouvoir est par trop timide : par exemple, la dissolution de la hisbah de Kano est demandée, sans aucun résultat.

Dans neuf des dix-neuf États du Nord, la charia est appliquée. Elle prévaut dans trois autres. Les chrétiens refusent d’y être soumis. De plus, non sans raison, ils s’estiment menacés. Sentiment qu’accentue l’apathie du pouvoir central. En toute logique, ils réagissent violemment. Cercle infernal dans lequel il devient vite impossible de déterminer qui est l’agresseur et qui est l’agressé. Le cycle des "agressions-vengeance" s’ancre fermement dans les villes et les villages, avec des prétextes qui ne manquent pas. Le nombre d’enlèvements, notamment de femmes, augmente quant à lui dans des proportions alarmantes.

>> Lire aussi : comment l’armée nigériane tente de faire face à Boko Haram

Sabotage économique et possession des terres

Coeur et poumons économiques du Nigeria, le golfe de Guinée et du Delta du Niger sont d’une importance stratégique pour le pays. Le delta, en particulier, représente neuf États qui s’étendent sur 70 000 km2. Aire dans laquelle se sont concentrés 90 % des réserves pétrolières et gazières du pays… Richesses qui représentent aussi 80 % des revenus de l’État fédéral ! Par ailleurs, environ 1 % de la population travaille dans l’industrie pétrolière.

L’on comprend aisément l’enjeu du contrôle cette partie du Nigeria. Or, cette zone est à son tour contaminée par les troubles, à partir de 2003. En 2004, les groupes armés dans le delta sont estimés à une centaine rien que dans le Rivers State. Le MEND (Movement for the Emancipation of the Niger Delta) est un des plus connus. Ils enlèvent les techniciens des compagnies pétrolières, attaquent les forces fédérales, volent le pétrole qu’ils récupèrent en sabotant notamment les pipelines…

Dans le reste du pays, la situation se dégrade elle aussi, toujours plus. En 2004, une explosion de violence entre communes fait plusieurs centaines de morts. L’assassinat politique n’est pas rare, à l’instar de celui de Dipo Dina en janvier 2010, dans l’État d’Ogun. Les affrontements physiques se multiplient également entre deux entités sociales et culturelles : les cultivateurs et les éleveurs. Le 7 mars 2010, dans le secteur de Jos (État du Plateau ; où les affrontements sont incessants depuis 1946 !), des éleveurs Fulani tuent plus de 400 villageois. Cette attaque est menée en rétorsion d’une autre attaque dont ont été victimes les Fulani, en janvier, par des Berom pour l’essentiel chrétiens. C’est dans ce contexte chaotique que Boko Haram revendique des attentats à la bombe, à Jos. L’usage des explosifs se "démocratise" alors tristement.

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Frontières-passoires et professionnalisation des groupes armés

Dans le delta, une amnistie pour les rebelles apaise fragilement la situation. Toutefois, dans le golfe de Guinée, le nombre d’actes de pirateries commence à grimper en 2011. Le phénomène passe relativement inaperçu car le maraudage le long des côtes de Somalie attire alors tous les regards. S’ajoute, au Nord, la question de la porosité des frontières au bénéfice des bandits et des terroristes qui se regroupent plus ou moins sous la bannière de Boko Haram, puis de sa dissidence, Ansaru. Porosité qui profite à des groupes mobiles, à cheval sur les frontières, passant d’un pays à l’autre ; qui facilite les trafics les plus divers dont celui des otages.

Pour ne rien arranger, ces groupes se "professionnalisent". Ils alignent des combattants de mieux en mieux entraînés, de plus en plus efficaces dans la tactique des petites unités, dans la guérilla urbaine, dans les activités de renseignement "du pauvre" (souvent aussi ingénieuses et parfois aussi efficaces que le renseignement technologique). Au fil du temps et d’un apprentissage "sur le tas", ils excellent dans le terrorisme "intuitif". Efficacité qu’ils doivent notamment à l’expérience qu’ils gagnent face à des forces de sécurité défaillantes. Ils se "font la main" sur des cibles "molles" (écoles, lieux de culte…). Efficacité qu’ils doivent aussi à d’ex-membres des forces de sécurité qui intègrent leur rang. Efficacité accrue qu’ils doivent enfin à des armes automatiques, à des lance-roquettes antichars et à des explosifs qui foisonnent dans la région.

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>> Retrouver tous les articles du blog défense de Laurent Touchard sur J.A. 

>> Pour en savoir plus : consulter le blog "CONOPS" de Laurent Touchard

 

 

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