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Nigeria, le pays nitroglycérine

par Jeune Afrique

Abubakar Shekau, chef du groupe islamiste Boko Haram. © AFP

Le Nigeria connaît une grave crise militaire et sécuritaire. Retour sur les différents facteurs qui en sont à son origine.

* Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l’histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis.

Chimie dangereuse

Quelle est l’origine des frictions évoquées précédemment ? Ou plutôt, quelles en sont les origines ? L’expliquer exclusivement à l’aulne du seul facteur religieux, uniquement de celui de l’ethnicité ou encore sous le seul prisme de la question des ressources, s’apparente à ne considérer dans une réaction chimique, qu’un seul des éléments qui conduisent à ladite réaction. Or, cette dernière n’est possible qu’en associant plusieurs éléments. La situation actuelle du Nigeria, c’est cela : la chimie dangereuse d’un ensemble de facteurs.

>> Lire la note de blog précédente : retour sur quarante années de violences

Cette chimie se transforme et se nourrit de la multiplication des États (trois en 1960, trente-six en 1996…) et d’un découpage territorial désormais difficile à gérer du fait de sa complexité. Elle bouillonne des divisions ethniques (trois grandes ethnies – Ibos, Haoussas et Yorubas et une myriade d’autres communautés à commencer par les Ijaws, les Ogonis…), des divisions religieuses, des divisions sociales et économiques, des divisions politiques, des réalités locales et de la question du contrôle des ressources (redistribution de la richesse générée par le pétrole). Autant de facteurs qui, associés, se révèlent aussi corrosifs et explosifs que la nitroglycérine.

L’enjeu des ressources naturelles

La question du contrôle des ressources constitue un des facteurs principaux même si, comme nous venons de l’aborder, il n’est pas unique. Avec une population qui croît de plus de 2,5 % par an, il importe de posséder les terres cultivables, les zones économiques, les zones pétrolières et gazières synonymes de manne financière ou encore, plus prosaïquement, il importe de détenir le pouvoir (même local) générateur de revenus (ne serait-ce que par le biais de la corruption).

La mauvaise redistribution des richesses générées exacerbe cette nécessité impérieuse, vitale, du contrôle des ressources. Si l’économie progresse sous Obasanjo du fait de la rente pétrolière, les conditions de vie de la population ne s’améliorent, au mieux, que très lentement, voire régressent. Conjoncture qui induit un sentiment d’injustice (et d’abandon) qu’exploitent jusqu’à la lie les fauteurs de troubles.

Des ensembles religieux disparates

Au sujet des divisions religieuses, il serait faux de considérer les grands "ensembles" (musulmans, chrétiens et pratiquants de cultes ancestraux) comme des entités unies, strictement réparties dans des zones géographiques données. Les divisions existent également en leur sein. Manque d’homogénéité qu’accentue l’interpénétration géographique desdits ensembles. Ainsi, définir le nord haoussa comme "musulman", le sud-ouest yoruba comme "adeptes des cultes ancestrau" et le sud ibos comme "chrétien" revient à schématiser une situation autrement plus complexe. Haoussas et Ibos s’affrontent aussi, violemment à propos de sorcellerie (et pas juste à propos de l’antagonisme Islam-Christianisme), tandis qu’au sein des Haoussas, les sectes islamistes qui frappent aussi les musulmans modérés se développent depuis la fin des années 1970.

L’organisation d’Abubakar Shekau est à la fois caricaturale et complexe.

Parmi l’ensemble musulman, les influences exogènes renforcent les frictions : Iran, Libye, Arabie Saoudite et Pakistan, Soudan… Les courants théologiques participent aux antagonismes : soufis, salafistes, mahdistes, chiites… De fait, le "phénomène Boko Haram" s’inscrit dans cette intrication. L’organisation d’Abubakar Shekau est à la fois caricaturale et complexe : entre l’adoption d’une "image d’Epinal" al-qaïdienne salafiste et le mahdisme hérité du Maitatsine ; entre le jihadisme "fédérateur" qui hait l’Occident, tout ce qui lui est rattaché, et un "Islam africain" empreint de magie, pour une organisation qui veut anéantir aussi bien les "mauvais musulmans" que les infidèles chrétiens. Salmigondis islamiste, Boko Haram peut être perçu comme un équivalent relatif ("Comparaison n’est pas raison"…) de la Lord Resistance Army (LRA) chrétienne de Joseph Kony dans la zone qui englobe l’Ouganda, la République Centrafricaine, la RDC, le Soudan.

>> Lire aussi : Abubakar Shekau, le calife fou de Boko Haram

L’approche globale à tâtons

Erreurs, indécisions, manque de vision stratégique et d’anticipation… Pourtant, les Présidents successifs ne sont pas les seuls coupables. Du fait d’une organisation spécifique au caractère fédéral du pays, le fonctionnement des services de renseignement n’est pas toujours optimum. Dès lors, difficile de prendre les meilleures décisions au moment opportun lorsque manquent ou que sont tronquées les données qui permettent de prendre des initiatives. Face aux situations insurrectionnelles après 1999, des ébauches d’approche globale (schématiquement, recourir à une synergie d’actions militaires et civiles ; avec pour ce second volet, des programmes de développement, d’éducation, de santé…) sont jetées sur les zones troublées.

Toutefois, le concept est mal maîtrisé, la réflexion stratégique est insuffisante (voire inexistante) et la corruption altère les efforts. De fait, les programmes de développements n’atteignent pas leurs objectifs. La population perçoit mal ces échecs. Au bilan, la démarche suscite donc l’incompréhension fataliste ou la révolte des Nigérians vis-à-vis des autorités. Quant à l’action militaire, la plupart du temps, les militaires font preuve d’une brutalité extrême contre ceux que le pouvoir désigne comme subversifs. Le résultat est catastrophique : au mieux, la population n’a pas confiance en ses forces de sécurité et elle ne les "alimente" pas en renseignement. De facto, elles apportent un soutien passif (plus contraint que volontaire) aux terroristes. Au pire, elles vont grossir les rangs des insurgés divers.

Quelques résultats mitigés

Malgré tout, il serait inique de ne citer que les fiascos sans évoquer les succès, ou du moins, les résultats encourageants obtenus dans certains cas. Le processus d’amnistie de 2009-2010 pour les rebelles du delta du Niger constitue l’une des rares réussites de la logique d’approche globale nigériane. Il s’agit de proposer aux "saboteurs économiques" (voleurs de pétrole) une alternative à l’affrontement sanglant. Pour donner plus de "corps" à cette alternative, la qualité des troupes déployées dans le delta et les moyens militaires s’améliorent sensiblement. Initiative qui devrait inspirer Abuja face à Boko Haram. Dans l’ensemble, les résultats sont positifs : 8 299 insurgés répondent favorablement à l’amnistie proposée. La situation s’améliore un peu, même si le "sabotage économique" ne disparaît pas et qu’il constitue, toujours en 2014, un fléau pour l’économie nationale.

>> Lire aussi : comment l’armée nigériane tente de faire face à Boko Haram

Cette "astuce" de l’amnistie est encore exploitée au printemps, 2013, cette fois-ci avec Boko Haram. Les autorités fédérales en évoquent l’idée. Mais elle tourne court devant sa réception : beaucoup de Nigérians s’interrogent sur la justice d’une telle décision. Pourquoi amnistier des terroristes coupables de crimes graves alors que de simples voleurs continueront de croupir en prison ? Du côté de Boko Haram, si l’affaire n’était pas aussi grave, la réponse de son chef prêterait à rire : Shekau explique en effet que cela serait plutôt à lui de pardonner les dirigeants nigérians, et non l’inverse ! L’initiative fait donc long feu. Un an plus tard, à la suite de l’enlèvement des écolières de Chibok, le principe de la négociation fait son retour, sous la pression nationale et internationale. Avec toutefois une ligne que le gouvernement refuse de dépasser : libérer des membres de la secte sous les verrous.

Les forces nigérianes n’étaient pas en mesure de "gérer" l’affaire des jeunes filles sans provoquer un massacre.

Ce principe de négociation est toujours d’actualité à l’été 2014. En théorie, il est indispensable et donne des perspectives à la résolution de crises telles que celle des élèves de Chibok. Cependant, il n’a de valeur qu’avec l’existence de forces de sécurité efficaces (comme dans le delta en 2009-2010), capables d’éliminer les menaces avec un minimum de dommages collatéraux. Or, ça n’est pas le cas.

Quelques-unes des jeunes-filles kidnappées ont probablement été repérées par les Américains voici peu. Mais à moins d’engager des unités spéciales étrangères, les forces nigérianes n’étaient pas en mesure de "gérer" l’affaire sans provoquer un massacre. Il apparaît donc que la négociation n’est pas un choix fait parmi tout un panel d’options, mais un triste "faute de mieux". Les conseillers occidentaux en renseignement dépêchés au Nigeria l’ont bien compris. Les terroristes de Boko Haram, eux aussi, ne sont pas dupes ; ils peuvent "s’amuser" avec les autorités, via intermédiaires. Ils peuvent s’imposer, narguer, sans avoir à chercher une petite porte de sortie en sauvant les apparences. Tout cela se déroule sous le regard atterré des Nigérians. Avec une conséquence terrible : la perte de confiance envers le pouvoir central constitue plus que jamais une autre source de frictions.

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>> Retrouver tous les articles du blog défense de Laurent Touchard sur J.A. 

>> Pour en savoir plus : consulter le blog "CONOPS" de Laurent Touchard

 

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