Bénin : la justice tente de comprendre le scandale financier ICC-Services

Par AFP

Vue de Cotonou (Bénin). © Youri Lenquette pour JA

Sept ans après le plus gros scandale financier de l'histoire du Bénin, la justice tente de comprendre comment ICC-services a pu escroquer des dizaines de milliers de gens qui lui avaient confié leurs économies.

Le procès qui a démarré cette semaine devant la Cour d’assises de Cotonou était très attendu dans le petit pays d’Afrique de l’Ouest.

Le scandale dit « ICC-services » (Investment Consultancy and Computering Services), du nom de la principale structure impliquée, a connu un immense retentissement lorsqu’il a éclaté.

Selon un rapport du FMI, près de 150.000 personnes – jusqu’à 300.000 selon certaines estimations – auraient été spoliées entre 2006 et 2010 par des sociétés de placement, pour un total estimé à plus de 150 milliards de francs CFA (près de 230 millions d’euros).

Des milliers d’artisans, commerçants ou encore magistrats ont perdu toutes leurs économies dans cette affaire, certains ayant même emprunté de l’argent à des usuriers ou contracté des prêts bancaires pour pouvoir investir.

ICC-services promettait alors des rendements mirobolants à ses clients : jusqu’à 150, voire 200% par trimestre, avec remboursement du capital au bout d’un an.

Sadiatou, autrefois commerçante prospère sur le marché de Cotonou, lui a confié « plus de cinq millions de FCFA » (7.600 euros).

« C’est un dépôt que je n’aurais jamais dû faire », dit-elle aujourd’hui. « Mes activités en ont pris un coup. Ma santé aussi. J’ai déprimé pendant longtemps ».

« Je vendais des bazins (tissus traditionnels) et je comptais sur les économies que je gagnerais pour élargir mon commerce. Mais il n’en sera rien. Toute ma fortune est partie », soupire la quinquagénaire, forcée à vendre des fournitures scolaires sur le pas de sa porte.

« En plein essor »

Les escroqueries à grande échelle « sont en plein essor » sur le continent africain, explique à l’AFP Frank Engelsman, directeur de la société Ultrascan, spécialisée dans la fraude financière internationale.

Au Gabon, l’entreprise Bâtisseur de richesse (BR SARL) dirigée par Yves David Mapakou, pasteur d’une église pentecôtiste reconverti dans les affaires, a floué jusqu’à 30.000 clients français et gabonais, en promettant elle aussi de faire fructifier les fonds. Une plainte a été déposée à Paris en août 2016.

Le champion toutes catégories est sans conteste le Nigeria, géant anglophone de près de 200 millions d’habitants où s’est développée une arnaque sur internet baptisée « 419 » (du nom de l’article du code nigérian la sanctionnant) qui a fait des ravages dans le monde entier, les sommes extorquées s’élevant à plusieurs milliards de dollars.

Le principe est de soutirer de l’argent par email aux victimes, avec des variantes allant de la loterie aux offres d’emploi, en passant par les rencontres amoureuses.

Ce type de fraudes, « parties du Nigeria, se sont ensuite répandues dans les pays voisins », notamment en Afrique de l’Ouest, où la police n’est pas formée pour enquêter sur des crimes transfrontaliers relativement sophistiqués, assure Frank Engelsman.

Et il n’y a pas de raison que cela s’arrête, selon le spécialiste : « les infrastructures téléphoniques et internet se développent rapidement dans les grandes villes d’Afrique. Et c’est ce dont ces fraudeurs ont besoin pour communiquer avec leurs victimes ».

« Par ignorance »

La fraude à la pyramide de Ponzi, qualifiée d' »affaire Madoff à la béninoise », consistait à rémunérer les premiers investisseurs avec l’argent déposé par de nouveaux clients. Jusqu’à ce que le système s’effondre en 2010.

« Je n’avais aucune raison de ne pas croire à cette affaire d’ICC-services. Des consoeurs et des amis avaient fait des dépôts et recevaient les dividendes », explique une autre victime; Aline Aklassato, tisserande.

« Moi-même j’ai perçu mes dividendes pendant deux mois, soit 300.000 FCFA (457 euros), avant que les difficultés commencent ».

Peu de victimes étaient toutefois présentes en salle d’audience. Ce procès examinera uniquement l’aspect pénal du dossier. Mais pour Leandros Koudenoukpo, agent commercial, « la question essentielle est de procéder aux remboursements ».

Le gouvernement béninois avait lancé en 2010 un programme de dédommagement des victimes grâce à la vente des biens saisis d’ICC-services, mais seule une minorité a obtenu réparation.

Pour l’heure, vingt personnes sont jugées pour « association de malfaiteurs », « escroquerie avec appel au public » et « exercice illégal d?activités bancaires et de micro-finance ».

Les zones d’ombre sont nombreuses. Comment ces sociétés, qui pour beaucoup ne disposaient pas d’agrément pour mener des activités financières, ont-elles pu prospérer toutes ces années? Ont-elles bénéficié de protections?

Dès 2010, le président du Bénin de l’époque, Thomas Boni Yayi, et plusieurs hauts responsables avaient été accusés de complicité. Aucun d’entre eux n’est aujourd’hui officiellement inquiété.

Les Béninois devront encore patienter avant d’en savoir davantage. Vendredi, le procès a été reporté à une « session ultérieure » pour défaut de qualité de l’expert psychiatrique et insuffisance de pièces.

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