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Corruption en Tunisie : « Les arrestations coup de poing ne suffisent pas, il faut s’attaquer au système »

Chawki Tabib, président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption en Tunisie. © Capture d'écran Youtube / Leaders Tunisie

La lutte anti-corruption en Tunisie, état des lieux et perspectives » ; c’est le thème d’une conférence organisée jeudi à Paris, et à laquelle participait Chawki Tabib, président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLCC). Pendant ce temps, en Tunisie, l'opération « mains propres » menée par le gouvernement de Youssef Chahed continue de battre son plein.

« Avant la révolution tunisienne de 2011, nous avions à faire à un régime mafieux avec à sa tête un « parrain » [Ben Ali]. Ce fut l’une des causes, d’ailleurs, du soulèvement populaire… Et c’est ce même Ben Ali qui avait signé la convention des Nations unies contre la corruption en 2008 ! », rappelle Chawki Tabib, président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLCC).

« Après la chute et le départ de l’ancien Président, la corruption s’est démocratisée, elle s’est banalisée à tous les niveaux de la société et jusqu’en 2015, rien n’a vraiment été fait pour y remédier », fait-il remarquer lors de l’évènement organisé le jeudi 29 juin au Palais du Luxembourg par la sénatrice écologiste de Seine Saint-Denis Aline Archimbaud et l’association Vérité et Justice pour Farhat Hached.

Adel Ben Hassen, directeur général des douanes tunisiennes, et Bouali Mbarki, secrétaire général adjoint de l’UGTT, étaient également présents pour faire le point sur les avancées et les progrès à faire en matière de lutte anticorruption.

Les têtes tombent

Ce n’est qu’à partir de 2016 que la lutte contre la corruption a pris une véritable ampleur nationale. « De 25 dossiers en 2015, l’INLCC en a reçu plus de 9000 en 2016 ! » indique Chawki Tabib. Depuis sa nomination à la tête de l’instance en janvier 2016, « 180 dossiers relatifs à des affaires de corruption ont été transmis à la justice et 140 au gouvernement ». Depuis, des têtes tombent. Responsables locaux, hommes d’affaires, fonctionnaires, douaniers… Les annonces de révocation et/ou d’arrestation se multiplient et font grand bruit.

Les biens de sept personnes, hommes d’affaires, commerçants et douanier, soupçonnées d’implication dans des affaires de corruption sous le régime du dictateur déchu Zine el Abidine Ben Ali, viennent d’ailleurs d’être saisis, a annoncé ce vendredi 30 juin la commission chargée des confiscations au profit de l’État tunisien. Ces cas concernent des hommes qui « ont réalisé des profits de manière illégale » à la faveur de leurs relations avec des membres de la famille du président déchu en janvier 2011 et de son épouse Leila Trabelsi, a indiqué le président de l’instance, Mounir Ferchichi en conférence de presse, selon l’AFP.

Dix hommes d’affaires et contrebandiers présumés au total ont été placés jusque-là en résidence surveillée dans le cadre de ce que Youssef Chahed appelle la « guerre contre la corruption ». Ils sont accusés d’implication dans des affaires de corruption, de « complot contre la sûreté de l’État » et de « financement de mouvements de protestation ».

2016 et 2017, des années de référence

Heureux de ce « sursaut national », le président de l’INLCC rappelle néanmoins la nécessité d’aller au-delà de la simple répression. « On espère que le gouvernement ne s’arrêtera pas à des arrestations coup de poing. La lutte contre la corruption nécessite aussi et surtout la mise en place d’une politique claire et franche pour démonter un système auquel on ne s’était jamais attaqué jusque-là. »

Il faut une politique franche pour démonter un système auquel on ne s’était jamais attaqué

Depuis son entrée en fonction en août 2016, le nouveau gouvernement dirigé par Youssef Chahed affirme faire de cette lutte contre la corruption une de ses priorités. En février, l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a ainsi adopté une loi anticorruption prévoyant notamment la protection des lanceurs d’alerte – une première – et la mise en place de mécanismes de dénonciation du phénomène.

Et si les années 2016 et 2017 font office d’ « années de référence », selon Chawki Tabib, dans la lutte contre ce fléau, avec récemment l’arrestation de plusieurs personnalités tunisiennes, beaucoup reste encore à faire. En matière de modernisation de l’administration, de moralisation de la vie publique ou encore concernant le « problème épineux du financement des partis politiques ».

L’Instance de lutte contre la corruption appelle aussi au vote rapide du projet de loi sur la déclaration de patrimoine et la lutte contre l’enrichissement illicite et les conflits d’intérêts dans le secteur public. Surtout, cette instance – a priori provisoire – attend encore d’être remplacée par une instance constitutionnelle indépendante pour laquelle un projet de loi doit être voté par l’ARP.

Mettre fin au sentiment d’impunité 

« Le train de la lutte contre la corruption est sur les rails. Avant il n’y avait ni train, ni rails. Tout le monde doit maintenant y mettre du sien pour aider à faire avancer ce train », estime Chawki Tabib.

Le train de la lutte contre la corruption est sur les rails. Avant il n’y avait ni train, ni rails.

Il rappelle ainsi qu’un numéro vert gratuit (22 22 10 80) a été mis en place pour dénoncer des cas de corruption, qu’une campagne de sensibilisation a été lancée sur les réseaux sociaux et dans les médias (télévision et radio), et qu’un centre d’étude, de formation et d’information sur la lutte contre la corruption a été créé.

L’objectif : mettre fin au « sentiment d’impunité qui régnait jusque-là » et faire basculer la peur du côté du corrompu vers celui du corrupteur.

 

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