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Festival d’Essaouira : le printemps enivrant du Woodstock marocain

Par - à Essaouira

A l'ouverture du festival, en 2003. © JALIL BOUNHAR/AP/SIPA

Malgré la pression des attentats et des contraintes budgétaires, la manifestation marocaine qui fête sa 20e édition du 29 juin au 1er juillet a su conserver toute sa fraîcheur.

Les forces de l’ordre sont partout. Barrières, portiques électroniques, détecteur de métaux, fouilles systématiques des sacs aux abords des grandes scènes… Les festivaliers d’Essaouira ne sont jamais loin d’un homme en uniforme. Il y a une semaine seulement, une cellule terroriste affiliée à l’État islamique et prônant le jihad au Maroc était démantelée dans la petite ville portuaire. Les quatre radicaux arrêtés planifiaient des attaques terroristes dans le pays, et notamment dans des sites touristiques d’Essaouira. On pouvait donc s’attendre à ce qu’un parfum d’angoisse plane sur le festival gnaoua… C’est tout le contraire.

Hier, la traditionnelle parade qui ouvre l’événement en irriguant les principales artères de la cité a attiré un public massif, bigarré et survolté. Au son des tambours et des castagnettes métalliques, les karkabous, les confréries gnaouas venues de tout le Maroc, se sont taillé un chemin dans la foule, leurs costumes multicolores se découpant sur l’ocre des remparts et le blanc des murs.

Les tourneries hypnotiques des musiciens ont mêlé dans une même transe des dizaines de milliers d’amateurs encombrant les ruelles. Jeunes voyageurs à dreadlocks et baggy, sexagénaires néo-hippie amateurs de musiques du monde, élite intellectuelle et culturelle venue de Casa et d’ailleurs, et autres notables endimanchés ponctuaient l’étrange cortège perdu entre les années 60 et la modernité, mais partageant la même urgence de faire la fête et d’ouïr sans entrave.

Samba marocaine

La procession a enfin débouché sur la grande scène Moulay Hassan où se massait déjà une foule compacte pour un concert d’ouverture électrisant. Les frères maâlems (chefs de troupes gnaouas) Saïd et Mohamed Kouyou ont rapidement été rejoints par un Carlinhos Brown bondissant, enveloppé dans un peignoir de soie bleu et or. Fidèle au principe du festival − laboratoire musical qui fait fusionner les musiques du monde, parfois pour le pire, mais souvent pour le meilleur −, la star brésilienne a inventé avec les musiciens marocains une « samba d’Essaouira » irrésistible. Le guembri − luth traditionnel gnaoua − a ainsi mêlé ses accents au berimbau, l’arc musical brésilien, et l’effet de transe a été décuplé par les percussionnistes du chanteur.

Acclamé par le public, Carlinhos Brown qui passait pour la première fois sur la scène marocaine, a confié s’y sentir « en famille », lui dont les lointains parents étaient africains avant d’être entraînés de force de l’autre côté de l’Atlantique. Il n’a pas oublié de brandir plusieurs fois le drapeau du pays, et de remercier « Sa Majesté le roi Mohammed VI ».

Budget resserré

Ce premier grand concert suivi avec ferveur et sans incident par des dizaines de milliers de personnes autour de la place Moulay Hassan est une victoire pour l’équipe du festival qui devait s’appuyer sur un budget resserré à 15 millions de dirhams. Le temps fort de la vie culturelle marocaine organise des plateaux prestigieux : cette année outre Carlinhos Brown, sont invités Ismaël Lô, Titi Robin, Lucky Peterson, Ray Lema et Hindi Zahra.

Une récente étude a démontré que chaque dirham investi dans le Festival a permis d’en générer 17 pour la ville

Il a grandement contribué au développement de la ville. Comme l’a expliqué Neila Tazi, productrice historique de l’événement, « grâce à la dynamique enclenchée […] le nombre d’hôtels, de restaurants et d’infrastructures a plus que triplé en 20 ans. Une récente étude a démontré que chaque dirham investi dans le Festival a permis d’en générer 17 pour la ville. » Pourtant l’État et les collectivités sont sous-engagés dans la manifestation : le financement public se limite à 15% du budget.

Souhaitons que la billetterie mise en place (des pass journaliers abordables, à 120 dirhams, soit environ 12 euros), et un sursaut des sponsors privés ainsi que des acteurs publics, permettent à cet incroyable laboratoire musical à ciel ouvert de survivre encore au moins 20 ans de plus.

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