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Le trafic d’enfants se renforce sur le continent africain, selon le département d’État américain

En enfant talibé mendie dans la banlieue de Dakar, en septembre 2013. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Le département d'État américain a publié mardi 27 juin son dernier rapport sur le trafic d'êtres humains. En Afrique subsaharienne, la Guinée, le Mali, le Congo Brazzaville et la RDC font leur apparition sur la liste noire.

Au total, treize États africains apparaissent comme de mauvais élèves en matière de lutte contre le trafic humain dans le dernier rapport du département d’État américain en la matière. Des pays qui sont, généralement, à la fois pourvoyeurs et receveurs de personnes victimes d’exploitation. Les femmes et les enfants restent les plus vulnérables, victimes le plus souvent du travail forcé et de la prostitution. Cette année, quatre pays ont franchi la ligne rouge selon les critères du département d’État, équivalent du ministère des Affaires étrangères aux États-Unis. Si la RD Congo est une habituée de la liste noire, c’est la première fois que le Congo Brazzaville, le Mali et la Guinée y sont inscrits depuis dix ans.

Les enfants, force de travail dans les mines…

Plus vulnérables, les mineurs font l’objet de trafics qui se résument dans la plupart des cas à du travail forcé. Au Congo Brazzaville, il s’illustre particulièrement dans les tâches domestiques chez les particuliers, les filles de plus de sept ans originaires du Bénin constituant le gros de la force de travail. Les enfants du Congo n’échappent pas non plus au labeur dans les secteurs de l’agriculture et de la pêche. Au Mali et en Guinée, les sites d’exploitation minière regorgent d’enfants qui travaillent aux côtés des adultes. « Les sites d’orpaillage traditionnel, au sud dans la région de Sikasso par exemple, sont de véritables zones de non-droit, dénonce Me Moctar Mariko, président de l’Association malienne des droits de l’homme (AMDH). Dans les mines de Morila, les enfants ne viennent pas tout seuls, ils accompagnent leurs parents qui les mettent à contribution dans la recherche de l’or. Un travail extrêmement difficile même pour les adultes. » Il suffit de traverser la frontière guinéenne à l’ouest pour faire le même constat dans les préfectures de Siguiri, Mandiana ou Kouroussa.

« Les parents profitent des vacances scolaires pour amener leurs enfants à travailler avec eux dans les mines, explique Sanaba Kaba, la ministre guinéenne de l’Action sociale, de la promotion féminine et de l’enfance. Certains peuvent y passer un mois sans retourner une seule fois à la ville, et finissent par s’y installer plus durablement. » Le phénomène se caractérise également par l’absence de cadre réglementaire, les exploitations artisanales étant souvent auto-gérées sur la base des traditions ancestrales. « Kouroussa était auparavant connu pour son vivier d’intellectuels. Désormais, il y a plus d’enfants orpailleurs que d’élèves. Partout où il y a des mines, il y a une hausse du risque de déscolarisation. »

La ministre assure actuellement une campagne de sensibilisation à travers le pays sur les dangers du travail des enfants dans les mines, et lance un premier plan pour sortir 250 mineurs des sites d’exploitation. Une action de l’État guinéen que Me Mariko souhaiterait constater dans son pays : « Au Mali, nous avons de jolis textes de lois mais nous ne les appliquons pas. Il y a aussi un manque de volonté politique, car l’État n’intervient que lorsqu’il y a des débordements ou lorsque les orpailleurs empiètent sur les sites que couvrent les grosses sociétés minières. »

…et dans la rue.

Le rapport américain indexe également le Mali pour son incapacité à lutter contre la mendicité forcée des mineurs, généralement exploités par des marabouts, leurs maîtres coraniques. À l’image des talibés du Sénégal, ces enfants des rues sont retirés à leur famille et pris en charge par un marabout, ce dernier promettant de leur enseigner l’islam afin d’en faire des musulmans exemplaires. Si cette tradition existe, elle est depuis longtemps utilisée dans les grandes villes par de nombreux pseudo-enseignants religieux comme moyen d’enrichissement sur le dos de leurs protégés. Mais à Dakar comme à Bamako, « c’est difficile de lutter contre ce trafic car il s’appuie sur une tradition de la transmission du savoir coranique très ancrée dans les mœurs, admet l’avocat malien. Et le marabout est l’un des piliers de la vie sociale. Il faudrait donner des moyens aux vrais marabouts pour qu’ils gardent les enfants dans les écoles coraniques et leur apprennent un métier pour préparer leur sortie. »

En attendant, les victimes se comptent dans une bonne partie de l’Afrique de l’ouest, notamment les pays voisins du Sénégal, la destination finale des enfants mendiants avec la Mauritanie. En janvier 2016, un convoi de 48 mineurs d’une dizaine d’années a été intercepté à Koundara en Guinée, à quelques kilomètres de la frontière sénégalaise. Le phénomène n’est pas nouveau mais il était sous-estimé par le gouvernement qui a décidé de prendre le problème à bras le corps selon la ministre Sanaba Kaba : « Nous prenons désormais des dispositions en impliquant les transporteurs et en renforçant la vigilance à la douane. Nous faisons particulièrement attention aux véhicules sans passagers, car les trafiquants font descendre leurs victimes avant les contrôles et tentent de leur faire passer la frontière à pied. » Mais ces mesures arrivent tardivement pour le département d’État américain, qui regrette que « le gouvernement continue de s’appuyer sur des ONG en manque de financement pour toute la prise en charge des victimes », que peu, voire aucune enquête n’ait été menée pour remonter aux trafiquants et qu’aucun marabout n’ait jamais fait l’objet de poursuites.

Plus facile à dire qu’à faire, à en croire le général Bouréma Condé, ministre guinéen de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, qui insiste sur les efforts fournis par son pays : « Entre septembre 2015 et mai 2017, 1 749 mineurs ont été refoulés de la frontière sénégalaise et interceptés par nos services, la plupart voulaient se rendre en Italie via le Niger et la Libye. » Le manque de moyens reste le principal argument avancé. « Nous avons pris langue avec les représentants et partenaires américains en Guinée sur cette situation, continue le ministre, et évoqué la difficile prise en charge des victimes par nos services face à l’importance de ce genre de trafics. Je ne veux pas commenter la décision du département d’État sur la dégradation de la note guinéenne, mais je tiens à dire que nos efforts sont réels. »

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