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Paris, capitale africaine des Lettres… par défaut ?

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Florent Couao-Zotti est un écrivain béninois.

Le pavillon des Lettres d'Afrique, au salon Paris Livre 2017. © William Alix / AFP

« L’instrument du savoir qu’est le livre n’a jamais été une priorité des gouvernants africains. Qui d’ailleurs pourrait croire à une telle blague si cela avait été le contraire? », s'interroge Florent Couao-Zotti. L'écrivain béninois, auteur de « La Traque de la musaraigne (Jigal, 2014) », regrette que Paris soit toujours vu comme incontournable par les auteurs africains.

Il y a trois décennies, quand Sony Labou Tansi rencontrait à Limoges son compatriote Emmanuel Dongala, on disait alors que le plus court chemin entre deux quartiers de Brazzaville, était justement Limoges. Il est vrai qu’à l’époque, le Festival des Francophonies en Limousin était quasiment le seul espace en France où la littérature africaine était régulièrement visible et célébrée, même si le théâtre en était la vitrine principale. Monique Blin, la directrice de l’événement, en avait fait le choix, car elle s’était principalement appuyée sur Sony alors à l’apogée de ses inspirations.

« Livre Paris », espace de valorisation des écrivains africains

Aujourd’hui, le curseur de cette dynamique semble s’être déplacé vers Paris avec différents événements dont « Livre Paris ». Manifestation phare de l’industrie du livre, le salon parisien est devenu l’espace de valorisation des écrivains et des livres publiés par les Africains en France et en dehors. Ici, l’ouverture aux auteurs du continent s’est faite graduellement avec des stands consacrés entièrement ou en partie aux productions issues de l’Afrique.

Si les éditeurs français spécialisés se rendaient visibles à travers leurs stands, certains États de l’Afrique, malgré la modestie de leurs moyens, s’offraient des espaces pour la promotion de leurs écrivains nationaux. La Côte d’Ivoire, le Mali, la Guinée s’étaient souvent risqués à ces opérations. Mais les actions les plus significatives étaient menées par l’ancien ministère de la Coopération à travers ses différents services dont l’Association pour la diffusion de la pensée française, Culture France et aujourd’hui l’Institut Français. Les auteurs du continent avaient la possibilité de parler de leur travail sur le stand aménagé par ces structures.

Mettre en lumière le dynamisme de la création littéraire africaine contemporaine

Un choix amplifié, en 2006, par l’inscription au titre de la 26e édition de la manifestation, du thème « Francofffonie » où cinquante auteurs de l’espace ont été invités à Paris. Parmi eux, dix-sept écrivains du continent considérés comme les plus importants. La crise financière et le succès mitigé de cette opération conduiront les responsables de ces instances à consacrer moins de moyens à la promotion de cette littérature. Rappelons ici que ce ministère a contribué déjà pendant trente ans à la vulgarisation du livre et des auteurs africains avec la revue Notre Librairie, devenue Culture Sud.

Mais déjà, une nouvelle ère s’est ouverte avec l’avènement du stand des Auteurs du Bassin du Congo, dans un espace plus grand, plus coloré, avec des animations aussi bien littéraires, musicales que sociétales. Le succès fut immédiat. Même s’il accordait une part trop grande à la diaspora et n’allait pas au-delà du cercle bienveillant des spécialistes européens de l’Afrique, ce lieu a permis de mettre en lumière le dynamisme de la création littéraire africaine contemporaine. Cette année, l’initiative a été remplacée par le Pavillon des Lettres d’Afrique, conçu sur le même modèle.

Paris n’est pas seulement un salon

Mais Paris n’est pas seulement un salon. Paris, c’est aussi les différentes maisons d’éditions où publient chaque année des milliers d’auteurs issus du continent. En premier lieu, les éditions L’Harmattan créditées, selon le fondateur Denis Pryen, de plus de dix mille auteurs « Afrique » et de sa diaspora. Puis viennent, de très loin, Sépia, Gallimard avec sa collection « Continents noirs », Présence Africaine et Dagan Editions. D’autres structures éditoriales se relaient dans ce hit-parade. Mais, économiquement fragiles, inconstantes dans leurs gestions, elles disparaissent ou se font phagocyter par d’autres groupes plus puissants.

Dans la masse des auteurs publiés, très peu, même dans les maisons les plus illustres, ont la chance de connaître une grande visibilité médiatique. Les rares qui le sont ont bénéficié de la publicité faite autour des prix prestigieux qu’ils ont obtenus. Vus à la télé, interrogés dans des émissions grand public, ces écrivains débattent de leurs œuvres, parlent aussi de l’actualité politique de leurs pays d’origine ou évoquent souvent des situations de malaise dont sont victimes les communautés noires en France. On l’a vu avec Alain Mabanckou, tirant à boulets rouges sur Sassou Nguesso suite à la réélection contestée du président congolais ; ou avec Fatou Diome, fustigeant l’extrême-droite française et Marine Lepen dans leurs postures sectaires. Mais avant Alain et Fatou, il y a eu Calixte Beyala. Oratrice convaincue, le Grand Prix du roman de l’Académie Française donnait le change à tous les animateurs sur les plateaux de télévision française, les provoquant au besoin.

La fascination vis-à-vis de la capitale française est intacte comme si les lignes, depuis l’épopée des pères de la Négritude, n’avaient pas bougé, comme si les Africains avaient peur de se mobiliser véritablement pour la cause du livre sur le continent

En Afrique, l’impact d’une telle présence médiatique et éditoriale n’est pas négligeable. Si les élites locales en relativisent la portée, pour le plus grand nombre, Paris demeure la capitale africaine du livre où être publié, être entendu, être vu, constitue la plus noble des références. Ainsi que dans d’autres domaines, la fascination vis-à-vis de la capitale française est intacte comme si les lignes, depuis l’épopée des pères de la Négritude, n’avaient pas bougé, comme si les Africains avaient peur de se mobiliser véritablement pour la cause du livre sur le continent.

Car, en regardant de près ce que les pays africains offrent eux-mêmes comme environnement aux acteurs de l’industrie du livre sur place, on se croirait à une autre époque. Les salons du livre, s’ils se tiennent, sont organisés à la sauvette, comme au Bénin. Les rendez-vous littéraires, comme Fil bleu au Togo, ne bénéficient que d’un budget modeste. Et que dire du Salon du Livre de Yaoundé, annoncé comme la réplique africaine de « Livre Paris » et dont l’organisation,  pour la dernière édition, a été problématique ? Même la Côte d’Ivoire qui dit consacrer des centaines de millions à son salon, oublie de payer des billets d’avion à ses auteurs invités.

Alors, à défaut de disposer d’un événement phare qui draine sur le continent les écrivains, les éditeurs, les agents, les libraires, Paris sera toujours regardé comme seul espace d’envergure d’expression et d’épanouissement des professionnels du livre. Ceux qui, toujours prompts à remuer la fibre panafricaniste, constateront encore une fois-là que l’instrument du savoir qu’est le livre n’a jamais été une priorité des gouvernants africains. Qui d’ailleurs pourrait croire à une telle blague si cela avait été le contraire ?

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