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Slice Up, l’association qui veut changer l’image de l’Afrique dans les médias

Deux journalistes mauritaniennes en formation à Nouakchott avec Slice Up. © Nicolas Baillergeau

L'association Slice up, parrainée par l’actrice Aïssa Maïga, entend former des blogueurs au journalisme numérique afin que l’actualité du continent soit relayée par les premiers concernés : les Africains eux-mêmes.

En novembre 2016, Elsa Miské, consultante et formatrice en stratégies digitales, et Nicolas Baillergeau, reporter indépendant, s’envolent pour Nouakchott. Pendant une semaine, ils dispensent une formation professionnelle à neuf journalistes mauritaniens, à l’invitation de l’Ambassade de France en Mauritanie. En résulte la réalisation de trois reportages web et la naissance de Visages Mauritanie, une plate-forme vidéo. Les deux partenaires entendent réitérer début 2018, à Lomé, au Togo. Mais, cette fois, avec leurs propres moyens. Ils ont donc lancé une association, Slice Up, destinée à porter leur initiative.

« L’idée est de former les journalistes aux outils numériques et de leur permettre de se professionnaliser gratuitement. On pense principalement aux smartphones. Si en matière de journalisme et de blogging, l’usage du smartphone s’est démocratisé, il reste à travailler la maîtrise de l’outil et tout ce qui l’accompagne : l’éclairage vidéo, le travail autour du son, etc. », expliquent-ils. « À Nouakchott, nous avons travaillé avec du matériel assez lourd comme des caméras, mais pour notre prochaine formation, nous misons sur un moyen de production beaucoup plus accessible au quotidien. »

 

Neuf journalistes mauritaniens en formation à Nouakchott avec Elsa Miské. © Nicolas Baillergeau

Aïssa Maïga, fille de journaliste engagé

Pour parrainer son opération, le duo fait appel à l’actrice Aïssa Maïga. « Ça avait du sens, compte tenu de son histoire personnelle », indique Elsa Miské. « Son père a travaillé au sein d’Afrique-Asie, magazine cofondé par mon grand-père. Je savais que sa démarche était sincère et que nous touchions à des problématiques importantes pour elle. » Aïssa Maïga est la fille du journaliste malien Mohamed Maïga. Quant à Elsa Miské, elle n’est autre que la petite-fille de l’intellectuel et homme politique mauritanien Ahmed Baba Miské et la fille du réalisateur et écrivain Karim Miské.

Aïssa Maïga explique : « Si j’ai accepté d’être la marraine de ce projet, c’est pour l’intelligence de la démarche d’Elsa Miské. Elle a été très convaincante. Et puis, tout comme moi, elle a un rapport et un vécu très personnels vis-à-vis de l’Afrique. » L’actrice qui, à une époque, se rêvait journaliste, salue aussi une initiative portée par deux personnes qui sont loin de fantasmer le continent.

 

 

Une campagne de crowdfunding a été lancée en juin afin de réunir les fonds nécessaires au bon déroulement de la formation, soit la somme de 10 000 euros. On retrouve, parmi les dix participants, une géographe-graphiste, un développeur d’applications, une architecte-journaliste ou encore un juriste féru de réseaux sociaux. Des profils éclectiques sélectionnés avec l’aide de l’un de leurs contacts et partenaire sur place : le data journaliste et analyste Richard Folly.

Claudy Siar et Soro Solo en appui au projet

En soutien à cette levée de fonds, les deux membres fondateurs de Slice Up ont produit une web-série intitulée L’Afrique dans les médias. Le programme voit dix personnalités, dont Aïssa Maïga, donner leur point de vue sur l’image de l’Afrique véhiculée par les médias occidentaux mais aussi sur le rapport aux médias dans les pays du continent. « Ce sont des personnes aux parcours, aux compétences et aux ressentis différents qui s’expriment », indique Elsa Miské. Une pluralité de voix que l’on ne peut que saluer, vis-à-vis du titre un brin simpliste de la web-série (pensé pour être utilisé comme un hashtag : #L’AfriqueDansLesMédias).

 

 

Ainsi, quand le journaliste Soro Solo évoque l’arrivée opportuniste des grands médias français sur le continent africain, l’animateur et producteur Claudy Siar questionne l’avenir des médias en Afrique, la journaliste Rokhaya Diallo interroge la dénomination « spécialiste de l’Afrique », Julie Owono, responsable de la branche Afrique d’Internet Sans Frontières, évalue l’impact du blogging et de WhatsApp ou l’économiste et écrivain Felwine Sarr se penche sur la question des contenus audiovisuels diffusés en langues locales sur le continent.

 

 

La productrice musicale Binetou Sylla, le dramaturge Dieudonné Niangouna, la philosophe Nadia Yala Kisukidi et le chanteur-écrivain Blick Bassy y vont également de leurs analyses.

Le regard des médias occidentaux sur l’Afrique

Toutefois, c’est bel et bien le regard des médias mainstream sur l’Afrique qui révolte Elsa Miské et Nicolas Baillergeau. Selon eux, le continent continue d’être présenté comme une seule et même entité, toujours au travers des mêmes clichés : pauvreté, corruption, guerre, famine, terrorisme, etc.

Le reporter Nicolas Baillergeau raconte par exemple qu’un jour, alors qu’il brosse le portrait d’un entrepreneur dans un pays du continent, on lui demande de faire intervenir une personne blanche afin que le téléspectateur français puisse « s’identifier ». Il évoque une autre chaîne, au sein de laquelle l’accent des protagonistes africains d’un reportage était au cœur des préoccupations. Des exemples de la sorte, le reporter en a à foison et ne cache pas son exaspération. Aussi, avec Slice Up, le duo entend apporter une solution pour mettre fin à ce paradigme.

 

 

Des contenus géolocalisés

Après le Togo, Elsa Miské et Nicolas Baillergeau mettront le cap sur le Rwanda. Et en novembre prochain, ils feront leur retour en Mauritanie, toujours avec l’appui de l’Ambassade de France. « Nous allons inaugurer Mapp Up, une plateforme de contenus géolocalisés ». À partir de l’outil de cartographie libre OpenStreetMap, des reportages ou des portraits en wolof, poular, soninké ou hassanya, sous-titrés en français ou anglais, signés par des blogueurs et journalistes mauritaniens, seront proposés à toute la communauté de « mappeurs » dès lors qu’ils sélectionneront un lieu sur la carte interactive du pays.

« Ce n’est pas un outil pensé pour les Occidentaux mais pour la Mauritanie et sa diaspora. Nous espérons pouvoir l’étendre à tout le continent ». En anglais, slice up signifie « couper » ou « partager ». Elsa Miské sourit : « Pour nous, le web est un énorme gâteau et tout le monde a droit à sa part. »