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Procès des biens mal acquis : entre « procédés immondes » et « examen psychiatrique »

Teodoro Nguema Obiang Mangue, vice-président de Guinée équatoriale, lors de la 70e session de l'Assaemblée générale des Nations unies, au siège de l'ONU à New York, le 30 septembre 2015. © Frank Franklin II/AP/SIPA

Le procès dit des biens mal acquis, dans lequel Teodoro Nguema Obiang Mangue, dit « Teodorín », est accusé de détournement de fonds publics, d’abus de confiance et de blanchiment, se poursuivait lundi, avec l’audition, tant attendue, des témoins. Récit.

Les lions avaient affuté leurs griffes et, comme prévu, le combat a été âpre et a même failli, comme on le craignait, tourner au cirque, ou plutôt à la suspension d’audience sur décision du conseil de l’ordre… En ce lundi 26 juin, belle journée ensoleillée à Paris, l’atmosphère était orageuse à la 32ème chambre correctionnelle du tribunal de Paris, où se tient le procès des biens mal acquis.

Dans cet événement historique, qui voit Teodoro Nguema Obiang Mangue, le vice-président équato-guinéen, être jugé, l’heure était en effet à l’audition des témoins. Du côté de la partie civile, outre Daniel Lebègue, ancien président de Transparency International France qui n’était pas formellement cité : l’Italien Roberto Berardi, ancien associé de Teodorín, Tutu Alicante Leon, avocat, Delfín Mokache, réfugié politique et journaliste en Espagne, German Tomo Mangue, ancien du secteur forestier, et Jean Merckaert, auteur du rapport initial sur les biens mal acquis.

Le père, la mère et le fils en ligne de mire

Les accusations ont été particulièrement dures. Poussé par Me William Bourdon, German Tomo Mangue a ainsi détaillé « l’impôt révolutionnaire » mis en place selon lui par Teodoro Nguema Obiang Mangue sur le secteur du bois, tandis que Roberto Berardi a expliqué comment son ancien associé aurait utilisé sa société pour détourner des fonds du Trésor public. Allégations de torture, de menaces, d’intimidations de la part de la famille au pouvoir, décrite comme « une véritable trinité avec le père, la mère et le fils qui possèdent tout », ont également suivi, en masse.

Mais, chaque fois, la défense a contre-attaqué, mettant en doute la crédibilité du témoin, insistant sur des liens familiaux avec des opposants, voire avec le régime, sur la connaissance du dossier ou encore sur la capacité à prouver ses dires. Me Emmanuel Marsigny en tête, celle-ci s’est ingéniée à déjouer les pièges tendus par William Bourdon, comme dans un ballet trop attendu qui finissait par lasser. Les coups des témoins portaient, sans que la défense parvienne à les détourner complètement.

Simon Mann, la carte maîtresse

Mais les avocats de Teodoro Nguema Obiang Mangue conservaient malgré tout leur principal atout : l’ancien mercenaire Simon Mann. Cravate bleue, pantalon taillé trop large, l’homme de 65 ans a patienté entre les colonnes du palais de justice toute l’après-midi. Patient, mais agacé par les heures qui s’égrenaient, il n’ignorait, comme chaque observateur, rien de son importance et de son statut de pièce maîtresse.

L’ancien mercenaire de nationalité sud-africaine a en effet été condamné pour avoir été à l’origine d’un coup d’État manqué, en 2004, contre le président équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo. Or, il n’a jamais fait mystère des commanditaires, selon lui, de ce coup d’État : le Libanais Ely Calil et l’Équato-Guinéen Severo Moto, présent à l’audience et membre de la Cored (principale force d’opposition)… une des parties civiles du procès que la défense entendait discréditer.

Une attaque directe contre Me Bourdon

Mais la manœuvre ne s’arrêtait pas là. Car Simon Mann a poursuivi son audition. Affirmant collaborer avec le pouvoir équato-guinéen depuis que celui-ci l’a gracié en 2009, le Sud-Africain a indiqué avoir eu des informations selon lesquelles Ely Calil avait continué de planifier, des années après la tentative de coup d’État, le renversement du régime Obiang. Et l’ancien mercenaire d’évoquer un courrier entre ledit Libanais et un certain… William Bourdon, aujourd’hui avocat des parties civiles.

« J’ai mis en garde le président Obiang sur le fait que William Bourdon, avec Ely Calil et Severo Moto, envisageaient de déstabiliser la Guinée équatoriale. Après cela, le président Obiang m’a montré un e-mail datant de 2007, en provenance d’Ely Calil et à destination de William Bourdon, qui détaillait le comportement du vice-président de Guinée équatoriale. Je n’accuse pas ces personnes d’actes criminels, mais ils étudiaient les options, y compris légales, pour renverser le président Obiang », a notamment détaillé l’ancien mercenaire.

« Expertise psychiatrique »

Difficile, dès lors, de reprendre le cours normal de la séance. William Bourdon, particulièrement agacé, a aussitôt dénoncé des pratiques indignes et « immondes » de la part de la défense, tandis que Me Marsigny se plaisait à rappeler qu’il avait naguère demandé une « expertise psychiatrique » de son confrère. Dans cette ambiance électrique, l’audience se poursuivait péniblement jusqu’à son terme, alors que la bombe Simon Mann avait fait son effet.

Des coups bas, mais du grand spectacle à n’en pas douter. Au milieu des accusations de complot et des procès en calomnie, entre deux témoins à discréditer et quelques preuves qu’il faut bien avouer manquantes, le tribunal n’y aura sans doute pas vu plus clair. Il faudra bien, pourtant, se prononcer sur la culpabilité, ou non, de Teodoro Nguema Obiang Mangue, le 6 juillet prochain. Prochaine audience le 28 juin.

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