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Qui est El Mortada Iamrachen, le jeune détenu Rifain qui émeut la toile marocaine ?

Dans ses sorties médiatiques, El Mortada Iamrachen, affichait des positions progressistes. © YouTube/Med Radio

Son père est mort alors qu'il était en prison pour apologie du terrorisme. Il a été mis en liberté provisoire par la justice marocaine, dans l'attente de sa comparution devant le juge d'instruction le 10 juillet. Un signe encourageant, selon son avocat.

Il a perdu son père alors qu’il était détenu en prison pour « incitation et apologie d’une organisation (le nom de celle-ci n’a pas été précisée, NDLR) ». Le cas El Mortada Iamrachen, un jeune Rifain arrêté dans le cadre des contestations d’Al Hoceïma, a ému les Marocains. Ce vendredi 23 juin, la justice marocaine l’a autorisé à assister aux funérailles de son père à Al Hoceïma. « Elle lui a aussi accordé la libération provisoire dans l’attente de sa première comparution devant le juge d’instruction le 10 juillet », déclare au téléphone, d’un ton satisfait, son avocat, Tarik Sbai.

Ancien salafiste repenti, El Mortada Iamrachen et un des jeunes leaders du mouvement de contestation Hirak. Il a été arrêté le 10 juin près de son domicile dans le Rif. Les autorités marocaines lui reprochent des posts Facebook faisant l’apologie du terrorisme. Entre autres, il aurait déclaré connaître Ayman al-Zawahiri, chef de l’organisation Al Qaïda, et même de l’avoir rencontré à Tora Bora, les célèbres grottes afghanes où se cachaient fut un temps Ben Laden et ses affidés.

Comment des posts parodiques sur Facebook peuvent-ils mener des gens en prison ?

« Il a écrit ce post sur un ton ironique pour se moquer d’un journaliste qui l’a accusé de terrorisme. Comment des posts parodiques pareils peuvent-ils mener des gens en prison ? », s’indigne son avocat. Juste après son arrestation, le jeune Rifain a néanmoins été transféré au Bureau central des investigations judiciaires (BCIJ) de Salé qui a décidé, après enquête, de le présenter au juge d’instruction chargé des affaires de la lutte anti-terroriste de la même ville.

Depuis, la toile marocaine est en émoi. Actif sur les réseaux sociaux, il était connu pour être une personne modérée et ouverte à la différence. « Certes, il porte la barbe et respecte scrupuleusement la religion, mais il croyait à la liberté des autres », témoigne un de ses proches. Contrairement à un Nasser Zefzafi (chef de la contestation dans le Rif, NDLR), « fougueux et au ton belliqueux », il était plus calme et enclin au dialogue. « Il m’avait confié à plusieurs reprises qu’il ne s’entendait pas avec Zefzafi car ce dernier agissait de son propre chef sans consulter les autres jeunes du mouvement », poursuit ce proche.

Sur sa page Facebook, le cheikh repenti, Abou Hafs, qui fait partie maintenant des figures réformistes du royaume, a soutenu le jeune El Mortada, déclarant que les salafistes qui prêchent la haine sont ailleurs.

Sur sa page Facebook, tout son parcours

Né en février 1987 à Al Hoceïma, El Mortada Iamrachen a grandi dans une famille conservatrice. À la fin de ses études primaires, il a abandonné l’école pour subvenir aux besoins de sa famille. Accumulant les petits boulots comme beaucoup de jeunes de sa ville, il s’est construit en même temps une réputation de salafiste, puisant dans les écrits d’imams saoudiens connus comme Cheikh Ibn Baz, Cheikh Ibn Otheimine ou Mohamed Hussein Yaqob. Mais sans sombrer dans la violence.

En 2011, dans le sillage des révolutions arabes, il rejoint les jeunes du mouvement du 20 février et commence à adopter un discours plus ouvert. Sur Facebook, il parle alors de tolérance, de laïcité et de respect de la liberté de conscience. Comment expliquer son évolution ? « Ça peut vous sembler étrange. Mais le débat sur Facebook l’a poussé à revoir ses positions et à remettre en question des idées qui lui semblaient évidentes », explique son entourage.

Les positions progressistes qu’il affichait sur les réseaux sociaux lorsqu’il était chez les Saoudiens ont dû les déranger

En 2014, il part en Arabie saoudite travailler comme magasinier dans un entrepôt de carrelage. Il rentre chez lui en 2016 pour des vacances. Mais au moment où il veut rejoindre son travail dans le royaume wahhabite, il est refoulé par les autorités de l’aéroport de Casablanca au motif qu’il n’a pas de tuteur saoudien (une procédure exigée pour tout travailleur étranger dans le royaume wahhabite). Pourquoi ce refoulement ? « Les positions progressistes qu’il affichait sur les réseaux sociaux lorsqu’il était chez les Saoudiens ont dû déranger ces derniers », tentent d’expliquer ses proches. Mais ce n’est qu’une supputation de leur part, tant que les autorités officielles n’ont pas élucidé cet épisode.

Un geste de la part de la justice ? 

Le jeune Rifain rentre alors à Al Hoceïma et assiste à l’éclosion de la contestation qui a suivi la mort tragique du poissonnier Mouhcine Fikri. C’est à ce moment-là, en octobre 2016, qu’il adhère aux idées du Hirak.

Aujourd’hui, après sa mise en liberté provisoire, son avocat, Tarik Sbai, se dit optimiste quant à l’intention des autorités marocaines envers les jeunes détenus d’Al Hoceïma. Une semaine avant son décès, le père d’El Mortada avait posté une vidéo émouvante où il pleurait l’arrestation de son fils. De plus, l’épouse d’El Mortada serait sur le point d’accoucher. « Je pense que le geste des autorités est un indice encourageant témoignant de leur volonté de clore cette triste page », interprète l’avocat Tarik Sbai. Plusieurs acteurs associatifs ont appelé à la libération des jeunes du Hirak. Seront-ils entendus ?

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