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Violences au Kasaï : « Il n’y a rien de pire pour un peuple en détresse que l’indifférence »

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Fred Bauma est un blogueur et activiste congolais membre de la Lucha, un mouvement citoyen prodémocratie de la RDC. Emprisonné pendant plus de 18 mois avec avec son collègue Yves Makwambala, il a été libéré le 29 août. Il reste accusé, entre autres, de tentative de renversement du régime et de complot contre le chef de l’État. Il risque la peine de mort.

Zeid Ra'ad Al Hussein, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, le 6 juin 2017 à Genève. © Magali Girardin/AP/SIPA

Cette tribune est une lettre ouverte du mouvement citoyen congolais Lutte pour le changement (Lucha) aux 47 États membres du Conseil des droits de l'homme des Nations unies, réunis à Genève. Elle est co-signée par Nicole Mutolo, militante de la Lucha.

Excellences, Mesdames, Messieurs,

Dans quelques heures, vous allez vous réunir pour décider d’établir, ou non, une enquête internationale sur la tragédie actuelle dans la région du Kasaï, en RDC, notre pays. Les chiffres que vous avez dû entendre des dizaines de fois sur les morts, les viols, les mutilations, les décapitations, les incendies, les fosses communes, l’enrôlement d’enfants et les déplacements forcés peuvent paraître abstraits, pour certains d’entre vous. Le Kasaï, c’est bien loin, dans ce pays qui, de toute façon, ne connaît que guerres et violences depuis plus de vingt ans !

Certains de vos États ont pourtant connu des violences. Certains d’entre vous les ont vécues personnellement, dans leur chair. Imaginez donc la douleur d’une femme à qui l’on arrache un bébé de quelques mois pour l’accrocher à une broche de bois tel du gibier ! Imaginez le regard éteint de centaines de milliers d’enfants qui errent sur ces terres, sans repères, à la recherche d’un hypothétique abri ! Imaginez le désespoir de cette population qui subit tour à tour le supplice des milices et la terreur des forces dites de sécurité, et à qui l’on dit qu’il n’y a pas nécessité d’une enquête indépendante !

Ce qui se passe chez nous mérite un regard

Excellences, Mesdames, Messieurs, au-delà des considérations politiques et diplomatiques, ce qui se passe chez nous mérite un regard et une sensibilité humaine. Depuis plus de deux décennies, notre génération n’a connu que guerres et rebellions, avec leur lot de violence et de destructions. Ce qui nourrit ce cycle incessant n’est rien d’autre que l’impunité dont jouissent les principaux auteurs et commanditaires.

À travers la CIRGL (Conférence internationale sur la région des Grands Lacs), la SADC (Southern African Development Community) et la Monusco, nombreux parmi vos États ont investi des moyens considérables, y compris politiques, humains et financiers, avec l’intention noble de nous aider à recouvrer la paix et la stabilité. Mais cela ne sera possible que si vous agissez pour mettre fin à l’impunité; que si notre peuple a réellement le sentiment que vous vous tenez à ses côtés, avec considération et empathie.

Le peuple ne demande rien de plus qu’une enquête indépendante et crédible pour faire éclater la vérité

L’Afrique porte une responsabilité et une obligation particulières de solidarité envers notre peuple. Aujourd’hui, face à un gouvernement congolais illégitime et manifestement aussi incapable de protéger les civils que de leur rendre justice − lorsqu’il n’est pas lui-même complice −, le peuple ne demande rien de plus qu’une enquête indépendante et crédible pour faire éclater la vérité et baliser la voie de la justice. Nous demandons non pas l’ingérence, mais la solidarité, la RDC étant membre à part entière des Nations Unies. Il n’y a rien de pire pour un peuple en détresse que l’indifférence des « nations sœurs » !

Pensez aux millions de Congolais qui vous regardent

Vous savez ce dont est capable un peuple qui a le sentiment d’être incompris et abandonné par tout le monde à son triste sort ! La révolte qui a éclaté au Kasaï est un signe de désespoir et de lassitude qui doit interpeller.

La révolte au Kasaï est un signe de désespoir et de lassitude qui doit interpeller

Comme le disaient récemment Kofi Annan et d’autres respectables personnalités africaines, l’instabilité de la RDC est susceptible d’avoir des conséquences bien au-delà de nos frontières. L’Angola, pays voisin, en fait déjà l’expérience. Le Kasaï n’est pourtant pas le premier théâtre d’atrocités et de crimes de masse en RDC, dont la plupart sont encore impunis à ce jour. Mais l’Afrique et le monde peuvent, par leurs actions responsables, faire en sorte que le Kasaï soit le dernier.

Une fois encore, il ne s’agit pas de « raison politique », mais de sensibilité humaine et de responsabilité devant l’histoire. Alors, lorsque vous vous réunirez pour voter pour ou contre l’établissement d’une commission internationale sur les violences en cours au Kasaï, le jeudi 22 juin, pensez aux millions de Congolais, femmes, hommes et enfants qui ont les yeux tournés vers vous, et écoutez vos cœurs !