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Marie-Ange Mushobekwa : « Dans le Kasaï, les enquêteurs de la Monusco ne jouent pas franc-jeu »

Par - Envoyé spécial à Kinshasa

Marie-Ange Mushobekwa, ministre congolaise des Droits humains, dans son cabinet de travail, le 12 juin 2017 à Kinshasa. © Trésor Kibangula/J.A.

Avant de s'envoler pour Genève où se tient jusqu'au 23 juin la 35e session du Conseil des droits de l'homme des Nations unies, Marie-Ange Mushobekwa, ministre congolaise des Droits humains, s'est confiée à Jeune Afrique. Sujets abordés : les violences dans le Kasaï et la situation des droits de l'homme en RDC.

Par les temps qui courent, être ministre en charge des droits humains en RDC n’est pas de tout repos. Il faut avoir des nerfs solides pour défendre un pays critiqué tant pour des violations répétées des droits de l’homme que pour ses institutions électives dont les animateurs sont arrivés au terme de leur mandat. La plupart de ses dirigeants sont ciblés par des sanctions internationales et son armée et sa police se trouvent soupçonnées d’exactions contre les civils, notamment dans le Kasaï, dans le centre du pays.

Un contexte difficile qui, pour l’instant, ne fait pas flancher Marie-Ange Mushobekwa. Nommée ministre des Droits humains le 19 décembre et reconduite à son poste dans l’actuel gouvernement de Bruno Tshibala, cette ancienne journaliste de 43 ans affiche une certaine ferveur dans son opposition à ce qu’elle qualifie de « diktats de l’Occident ». Elle qui, rappelle-t-elle volontiers, « est née libre » et n’a « pas connu la chicotte ».

Membre de l’opposition dite « signataire de l’accord du 18 octobre » et réputée proche de Vital Kamerhe (« Je n’ai pas de parrain en politique », tient-elle à souligner), la présidente du micro-parti baptisé Mouvement pour la cohésion nationale (MCN) prend part à Genève à la 35e session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Parmi les sujets à l’ordre du jour : le cas de la RDC. L’ONU voudrait créer un « mécanisme d’enquête internationale » concernant les violences enregistrées depuis août dans le Kasaï, où deux experts de l’ONU ont été assassinés en mars. Kinshasa préfère proposer une « enquête conjointe » sous la direction des autorités judiciaires congolaises.

Jeune Afrique : Quelle est la teneur du message que vous portez au Conseil des droits de l’homme des Nations unies ?

Marie-Ange Mushobekwa : Un message de paix et d’apaisement. La RDC déplore l’assassinat de Michael Sharp et de Zaida Catalán ainsi que de leurs accompagnateurs congolais. De la même manière, elle déplore la décapitation des policiers et militaires congolais et l’assassinat de nombreux civils innocents par des miliciens de Kamuina Nsapu. Le gouvernement congolais ne laissera pas tous ces actes impunis. Il fera tout pour que les présumés coupables soient poursuivis et sévèrement condamnés, si la justice estime qu’il y a suffisamment des charges contre eux.

Enquête internationale, oui, mais pas sans nous !

Qu’en est-il de l’enquête internationale sollicitée par les Nations unies pour établir les responsabilités dans les violences en cours dans le Kasaï ?

Le 7 juin, j’ai transmis la réponse du gouvernement au Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations unies. Nous n’avons pas changé de position : enquête internationale, oui, mais pas sans nous ! Nous ne refusons donc pas la collaboration. Car nous sommes conscients que nous n’avons pas des moyens suffisants pour mener ces enquêtes jusqu’au bout sans le soutien technique et logistique de la Monusco et du Bureau conjoint des droits de l’homme des Nations unies.

Il y a en effet des zones où nous ne pourrons accéder qu’au moyen d’hélicoptères ou de petits avions que l’armée congolaise ne possède pas. Nous aurons également besoin de drones pour localiser certains suspects. Qu’à cela ne tienne, la RDC demeure un pays souverain et la justice congolaise fonctionne. Tout n’est pas rose certes, tout n’est pas non plus sombre. Nous devons faire confiance à nos magistrats.

Il est pourtant reproché à cette justice congolaise d’avoir bâclé les enquêtes préliminaires dans le  Kasaï. Une enquête internationale n’aurait-elle pas le mérite de faire enfin éclater la vérité sur ce qui se passe dans cette partie de la RDC, notamment sur les commanditaires de l’assassinat de deux experts de l’ONU ?

Sur le dossier de l’assassinat de deux experts de l’ONU, nous n’avons rien à cacher ! Toutes les représentations diplomatiques occidentales basées en RDC sont unanimes : Michael Sharp et Zaida Catalán n’ont pas été tuées par les forces armées congolaises, encore moins par les éléments de la police nationale. Une vidéo a même prouvé à suffisance qu’ils ont été assassinés par des miliciens.

La communauté internationale ne peut pas nous demander une chose et son contraire : la justice congolaise, grâce à cette vidéo, a pu identifier physiquement des auteurs de ce crime, mais on nous dit que l’enquête est partie trop vite et que nous risquons d’organiser un procès bâclé. Il faut savoir ce que l’on veut. Le gouvernement congolais, lui, ne souhaite que la manifestation de la vérité et que la justice soit rendue à tous. Aussi bien aux familles des deux experts de l’ONU, aux policiers tués parce qu’ils portaient l’uniforme des forces de l’ordre, à l’épouse d’un chef de groupement décapitée par des miliciens parce son mari s’opposait à l’idéologie de Kamuina Nsapu qu’à à plusieurs autres victimes qui ont connu le même sort dans le Kasaï.

Nous sommes favorables à la collaboration, mais nous refusons les diktats

Si la RDC persiste dans sa position, ne craignez-vous pas des pressions internationales supplémentaires à l’issue du Conseil des droits de l’homme des Nations unies ?

Certains pays de l’Union européenne essayent de passer par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour régler des comptes avec la RDC. Ils ont toujours estimé qu’ils avaient un mot à dire sur celui qui devait être président de la République, Premier ministre ou ministre dans notre pays. C’est inacceptable ! Nous sommes favorables à la collaboration, au partenariat, mais nous refusons les diktats. Nous ne voulons pas en effet qu’ils instrumentalisent les enquêtes dans le Kasaï à des fins politiques.

Des enquêteurs des Nations ont dénombré une quarantaine de charniers dans le Kasaï. N’est-ce pas l’existence de ces fosses communes qui oblige la mise en place d’une enquête internationale ?

Je reviens de Kananga, dans le Kasaï. J’ai pu discuter avec des autorités provinciales et ai constaté que dans certains dossiers, les enquêteurs de la Monusco ne jouent pas franc-jeu. Tenez, dans la commune de Ngaza par exemple, ces enquêteurs avaient longtemps fait état d’à peu près six fosses communes. En réalité, le gouvernement provincial et son équipe n’en ont trouvé que deux : l’une avec deux personnes, l’autre contenant un calibre 12 de fabrication locale. Mais la Monusco n’en a jamais parlé à la radio pour corriger ce qu’elle avait rapporté auparavant.

C’est comme dans l’Irak de Saddam Hussein. On nous a parlé des armes de destruction massive, tous les médias du monde ont été embarqués dans cette affaire, le président irakien pendu. Quelques années plus tard, on nous dit que ces armes n’ont jamais existé alors que le peuple d’Irak continue à payer un lourd tribut jusqu’aujourd’hui. C’est pourquoi, dans le cas du Kasaï, les enquêtes doivent être transparentes et impartiales pour qu’on ne se retrouve pas dans la même situation que l’Irak.

Insinuez-vous qu’en réalité les fosses communes – une quarantaine selon l’ONU – n’existeraient pas dans le Kasaï ?

Peut-être qu’elles existent. Et nous ne minimisons pas les morts dans cette partie du pays. Nous prenons d’ailleurs la situation au sérieux. Mais nous insistons sur la neutralité et la transparence. Il y a une dizaine de jours les enquêteurs congolais ont ouvert une soi-disant fosse commune dans laquelle il n’y avait qu’une moto. Ils supposent que cet engin devait appartenir aux accompagnateurs congolais de de Michael Sharp et de Zaida Catalán. Pourquoi la Monusco n’en parle-t-elle pas ?

La Monusco parle de plus 40 fosses communes découvertes dans Kasaï. Contestez-vous ce décompte ?

Pour l’instant et pour des raisons de sécurité, la justice congolaise n’a pas encore pu se rendre dans tous les territoires du Kasaï. L’ordre public est progressivement en train d’être rétabli. Dans les semaines et mois à venir, nous pourrons donner avec certitude le nombre des fosses communes qui existent, ou pas, dans le Kasaï.

Les militants de la Lucha ne sont pas des terroristes, encore moins des délinquants

En attendant, partout ailleurs dans le pays, les militants prodémocratie sont régulièrement l’objet d’arrestations et de harcèlement. Est-ce une situation qui vous interpelle ?

Souvent, ce sont quelques policiers zélés qui arrêtent ces militants. Depuis que j’ai été nommée ministre, j’interviens régulièrement pour exiger leur libération. Dans le cadre des activités de mon ministère, en collaboration avec mes collègues de la Justice et de l’Intérieur, nous devons veiller au renforcement des capacités des policiers et magistrats, les sensibiliser sur la protection des droits de l’homme. Car si parfois des policiers indisciplinés commettent ce genre d’acte, c’est parce qu’ils ignorent certains articles de la charte universelle des droits de l’homme.

Pour vous, les jeunes de la Lucha ou de Fimbi ne sont pas des fauteurs de trouble à l’ordre public ou des terroristes, comme cela a été dit dans le passé à Kinshasa

Je ne peux pas dire que les militants de la Lucha sont des terroristes, encore moins des délinquants. Ce sont des jeunes bien éduqués, instruits et qui savent ce qu’ils veulent. Je leur demande simplement de respecter les lois en vigueur en RDC. Ils doivent en effet tout faire pour obtenir une personnalité juridique.

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