Ramadan en Tunisie : dîner ou « dé-jeûner », telle est la question

par

Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè

Depuis le début du ramadan, des voix se font entendre pour défendre la liberté de ne pas jeûner. © Glez

Respecter un jeûne majoritaire ou revendiquer une différence en matière de spiritualité ? En ce mois saint de l’islam, des manifestants tunisiens défendent le droit de ne pas jeûner, tandis que certaines autorités dénoncent une sustentation provocante…

La religion apaisée serait-elle le fruit de la foi discrète ? Dans les contrées au laïcisme ostensible, on suggère une franche dissimulation des signes de croyance ostentatoires, par cantonnement de la pratique religieuse à la sphère privée. Les autorités spirituelles ne disent pas toujours autre chose, la pratique du jeûne pouvant se combiner avec la discrétion. D’après l’Évangile selon Saint Matthieu, Jésus recommanderait de ne pas hurler sur les toits qu’on pratique le carême. Pour une bonne cohabitation des convictions, peut-être faudrait-il alors qu’on jeûne sans en faire… tout un plat, mais aussi qu’on déjeune sans exposer son mets aux narines de celui qui n’ingurgitera rien avant le crépuscule.

Est-ce une incompréhension qui crispe certains Tunisiens, en cette période de sawm ? Depuis le début du ramadan, des voix se font entendre pour défendre la liberté de ne pas jeûner. Il y a quelques jours, une petite centaine de manifestants – parmi lesquels des jeûneurs solidaires – battaient le pavé au rythme de slogans comme « laissez tranquilles ceux qui ne jeûnent pas », ou encore « nous ne sommes pas forcés de jeûner ».

Aucune loi n’interdit a priori de dé-jeûner…

Si la population tunisienne est à majorité musulmane, les considérations laïques n’ont jamais été un tabou en Tunisie. En 1932, Habib Bourguiba s’exprimait dans le journal L’Action tunisienne qui prônait la laïcité et le pays est aujourd’hui présidé par Béji Caïd Essebsi, souvent qualifié de « candidat laïc ». La Constitution de 2014 exige de l’État qu’il « garantisse la liberté de croyance » – et donc de non-croyance – et qu’il « diffuse les valeurs de modération et de tolérance » en proscrivant notamment l’accusation d’apostasie. Ainsi, aucune loi n’interdit explicitement de manger, en plein jour, pendant la période dite du ramadan. Mais tout serait donc affaire d’alimentation plus ou moins… ostentatoire.

Ou s’arrête la cohabitation respectueuse des croyances pour faire place à la fronde islamophobe ou à la dérive radicale ?

Certains politiciens n’admettant la liberté de manger, dans la journée, qu’à la condition de « le faire chez soi », la violation de lois religieuses « privées » peut être interprétée comme une « atteinte laïque à la pudeur ». C’est donc en s’appuyant sur des arguments de quasi-exhibitionnisme que la police entreprend de fermer certains cafés ou de déferrer des individus pour avoir mangé en public. Où commence la fringale légitime et où débute la provocation salivante ? Ou s’arrête la cohabitation respectueuse des croyances pour faire place à la fronde islamophobe ou à la dérive radicale ?

Faudra-t-il que chacun ferme sa bouche, cette dernière étant à la fois réceptrice de nourriture et émettrice de paroles militantes ? Réguler son alimentation n’étant pas la seule prescription du mois saint de l’islam, manger n’est pas l’unique tabou. Ce 12 juin, dans la ville de Bizerte, un homme a été accusé d’« atteinte aux bonnes mœurs » par le tribunal pour avoir fumé en public en plein mois de ramadan.

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