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Qatar – Arabie saoudite : que vient faire l’Afrique dans cette galère ?

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

L'émir du Qatar, Sheikh Tamim bin Hamad Al-Thani, a été reçu par le roi Salman d'Arabie saoudite, le 17 février 2015 à Riyad. © AP/SIPA

Après avoir ouvert les hostilités contre le Qatar le 5 juin, voici que l’Arabie Saoudite veut obliger l’Afrique à rejoindre son camp.

Si l’on exclut l’Égypte, partie intégrante de la coalition anti-Doha dès le premier jour et la Libye pour l’instant acéphale, pas moins de huit pays du continent ont d’ores et déjà obtempéré, sans enthousiasme il est vrai, aux ordres de Riyad : Mauritanie, Sénégal, Niger, Tchad, Gabon, Comores, Maurice et dans une moindre mesure Djibouti. On remarquera qu’il s’agit là d’États faibles ou/et en proie à des difficultés économiques, sur lesquels les arguments employés par les émissaires saoudiens ont eu un impact prévisible.

Ces arguments sont à la fois d’ordre financier, l’Arabie Saoudite ayant toujours privilégié l’aide directe aux chefs d’État par rapport à l’aide aux projets de développement ; d’ordre diplomatique – la force de frappe géopolitique du royaume wahhabite est incomparablement supérieure à celle du Qatar – mais aussi d’ordre religieux : le chantage à la distribution des visas pour le pèlerinage à La Mecque, répartis en fonction de quotas unilatéraux, est un moyen de pression devant lequel l’autoproclamé Gardien des Lieux Saints n’a jamais reculé.

Les grands pays musulmans d’Afrique en retrait de la crise du Golfe

On remarquera par contre que les grands pays musulmans d’Afrique, à commencer par le Nigeria, les trois pays du Maghreb central (Maroc, Algérie, Tunisie), mais aussi le Soudan et – pour l’instant – le Mali, ont pris soin de ne pas être partie prenante dans ce conflit, même si les Saoudiens ont de plus en plus tendance à considérer que qui n’est pas avec eux est contre eux. Comment ne pas leur donner raison ? Car si l’on peut sans doute reprocher au Qatar l’aide qu’il apporte aux Frères Musulmans de par le monde, il est évident que sur le plan du soutien à l’extrémisme religieux – et de sa pratique au quotidien – l’Arabie Saoudite est en quelque sorte la mère de tous les jihadismes. Il suffit pour cela de rappeler l’origine des kamikazes du 11 septembre 2001, celle d’Oussama Ben Laden et de se demander pourquoi, si Doha inspire et finance le terrorisme international, aucun pays européen ni les États-Unis ne l’a dénoncé auparavant.

L’origine de ce bras de fer est évidemment ailleurs. Comme l’écrit Béchir Ben Yahmed dans « Jeune Afrique », « en réalité, le Qatar paie sa volonté d’indépendance » et son refus de la tutelle absolue que l’Arabie Saoudite entend exercer sur le Conseil de Coopération du Golfe (CCG). Pour Riyad, le CCG est un instrument à son service et aucun de ses membres n’est autorisé à pratiquer une diplomatie autonome. S’il respectait ce diktat et se conformait aux règles édictées par son grand voisin, le Qatar ne serait que le numéro trois ou quatre du CCG, après le Koweït et les Émirats Unis. Une position de soumission dont la dynastie Al Thani ne veut plus depuis deux décennies, au point de transgresser ce qui aux yeux des Saoud est une ligne rouge : l’alliance avec l’Iran.

L’Afrique n’a rien à gagner dans ce conflit

C’est de cela dont il fallait « punir » ce petit pays, lequel a jusqu’ici réagi avec modération à ce qu’il faut bien appeler une agression – il est vrai que le rapport des forces, face à une Arabie Saoudite soutenue par le trio Trump – Netanyahou – El Sissi, a quelque chose d’écrasant pour un émirat dont la population autochtone n’excède pas 300 000 individus (2,5 millions avec les étrangers). Les autorités de Doha ont ainsi publié un communiqué officiel à l’intention des ressortissants des pays qui ont cru bon de rompre leurs relations diplomatiques : aucun d’entre eux ne sera expulsé, à commencer par les deux cent mille Égyptiens et les dizaines de milliers de Mauritaniens et d’originaires des pays du Sahel. « Au Qatar, les femmes votent, travaillent, conduisent, dirigent et la peine de mort n’est plus appliquée depuis 15 ans » explique un diplomate en poste à Doha, « les valeurs ne sont pas les mêmes qu’en Arabie Saoudite où elles restent médiévales, même si de vrais progrès restent à accomplir. Faut-il faire payer aux immigrés africains l’aboulie de leurs dirigeants ? La question ne se pose pas ici ». Une chose est sûre : dans ce conflit qui la dépasse, l’Afrique n’a rien à gagner.

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