Fekhar ou Zefzafi, la tradition de la dissidence au Maghreb

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Mohamed Sadoun est haut fonctionnaire, enseignant, maître de conférences en culture générale.

Le leader de la contestation dans le rif, Nasser Zefzafi, dans un sit-in de protestation le 18 mai 2017 à El Hoceima. © Aboussi Mohamed/AP/SIPA

Juillet 2015, la vallée du Mzab s’embrase. Les affrontements entre Mozabites et Chaambas font une vingtaine de victimes. L’armée prend le contrôle de la région où des conflits fonciers sur fond d’antagonismes politico-religieux ont conduit au pire.

Kamal Eddine Fekhar, leader mozabite, et plusieurs de ses compagnons sont arrêtés tandis que le Premier ministre algérien dénonce le rôle du Maroc. Les Mozabites des grandes villes du nord et de l’étranger se solidarisent avec les leurs, marginalisés par l’État central.

Mai 2017, le Rif n’en finit pas de se consumer. Les manifestations et les défis au Makhzen sont quotidiens depuis la mort, sept mois plus tôt, de Mouhcine Fikri, écrasé dans une benne à ordure dans laquelle il était entré pour récupérer sa marchandise confisquée. Après des mois de tergiversations, le procureur du roi ordonne l’arrestation de Nasser Zefzafi, leader du mouvement « Hirak » tandis que quelques médias marocains dénoncent le rôle de l’Algérie. Les rifains des grandes villes côtières et de l’étranger se solidarisent avec les leurs, marginalisés par l’État central.

Depuis juillet 2015, Kamal Eddine Fekhar, après plusieurs grèves de la faim, a été condamné à deux ans d’emprisonnement et devrait prochainement retrouver la liberté tandis que Nasser Zefzafi utilise la même arme pour faire pression sur la justice de son pays.

Les dissidences n’apparaissent que lorsque l’État central ne remplit pas sa part du contrat

Au-delà de leurs différences, le mozabite et le rifain s’inscrivent dans la longue lignée de dissidents qui a jalonné l’histoire de la région. Sans remonter à Tacfarinas ou à la Kahena [chefs de guerre berbères, NDLR], les deux siècles derniers ont été particulièrement riches de ce point de vue. En Algérie, Boubaghla, Boumaaza, El Mokrani et consorts, au Maroc, Bouhmara, Raïssouni et même Abdelkrim El Khattabi ont défié au nom de leur tribu ou de leur région, souvent berbérophone d’ailleurs, l’État central. Que celui-ci se nomme France ou Espagne, Algérie ou Maroc, il a eu principalement recours à la répression mais aussi à une politique d’assimilation culturelle forcée pour atténuer ce qu’il a toujours perçu comme des forces centrifuges menaçant l’intégrité territoriale avec la complicité active des puissances voisines.

Si ces dissidences se sont réduites au cours du dernier demi-siècle avec la phase de construction des États modernes pour laisser la place à des revendications sociales et politiques plus classiques, elles semblent, aujourd’hui, retrouver une certaine vigueur.

Ce mélange d’aspiration à la dignité, de revendications sociales et de tentation sécessionniste n’apparaît en effet pas n’importe où et n’importe quand mais seulement là où l’État ne remplit pas ou plus sa part du contrat. Si l’État est, selon la définition classique, un contrat social entre gouvernés qui abdiquent une part de liberté et gouvernants qui assurent la sécurité, il n’y a qu’à regarder certaines régions maghrébines pour constater que le compte n’y est pas.

La sécurité qui englobe, aujourd’hui, la sécurité sociale, le droit à la dignité et qui passe par le travail, par un système sanitaire et éducatif performant et par des infrastructures modernes, n’est pas convenablement assurée. En revanche, les libertés sont perçues comme tout entière confisquées, notamment les libertés linguistiques et culturelles. De ce fait, l’État s’en trouve délégitimé parfois dans des régions entières. Celle-ci finissent par rompre avec lui et se soulever contre « un monstre » jugé oppresseur et servi par des personnes corrompues. Alors peuvent apparaître des Fekhar ou des Zefzafi, leader autant que porte-paroles d’un mouvement qui les dépasse, syndicalistes autant que chefs maraboutiques, responsables politique autant que chefs de tribus, maniant un verbe particulier – l’arabe classique pour Zefzafi – et portant des revendications pas toujours claires.

Le retour de la vieille tradition de la siba

Toutefois, les revendications ne sont pas essentielles dans la multiplication des dissidences. Ce qui devrait alerter les gouvernants, c’est la délégitimation de la notion même de l’État-nation et le retour à la vieille tradition de la siba, où chaque région, tribu ou groupe sociolinguistique négocie avec l’État central une allégeance toujours réversible. La malheureuse Libye et même le Sud tunisien sont là pour rappeler qu’au Maghreb, plus qu’ailleurs, l’État jacobin et maître partout sur le territoire est une construction récente.