Afrique du Sud : Jacob Zuma pris dans le tourbillon #GuptaLeaks

L'homme d'affaires Atul Gupta (centre), et le président sud-africain Jacob Zuma (à gauche) à à une réception organisée par le quotidien New Age, le 16 mars 2012. © GovernmentZA/Flickr

Alors que le pays s'enfonce dans la crise économique et politique, une série de mails renforce les soupçons de liens entre le président Jacob Zuma et la richissime famille Gupta, et révèle au grand jour un vaste système de corruption d'un niveau inouï.

C’est peut-être la secousse de trop qui fera tomber l’épée de Damoclès sur la tête de Jacob Zuma. Déjà empêtré dans d’innombrables affaires mêlant corruption, clientélisme et népotisme, l’insubmersible président sud-africain doit maintenant survivre aux #GuptaLeaks, une série de mails dévoilés dans la presse sur la collusion entre l’actuel chef d’État et les Gupta, fratrie d’hommes d’affaires d’origine indienne bien installée dans l’économie du pays. Achat d’appartement et de voitures de luxe pour le fils de Zuma, droit de regard sur les nominations officielles, opacité dans l’obtention de contrats publics juteux… La liste, déjà longue, risque de s’étendre au fil des prochains jours.

Appartement à Dubaï et mariage somptueux pour le fils du président

Les mails révèlent notamment les largesses accordées à Duduzane Zuma. En 2015, le fils du président, 35 ans et par ailleurs détenteur de parts dans plusieurs sociétés appartenant aux frères Gupta, aurait bénéficié d’un prêt de ses partenaires indiens pour l’achat d’un appartement à la Burj Khalifa, le gratte-ciel le plus haut du monde, situé à Dubaï, pour une valeur de 1,2 million d’euros. La même année, la société d’informatique Sahara, propriété de la fratrie, déboursait des dizaines de milliers d’euros pour le mariage de Zuma fils à Durban.

Toujours selon les mails, le jeune Zuma a toujours profité des faveurs de la famille d’hommes d’affaires, qui n’ont jamais hésité à sortir le portefeuille pour répondre aux demandes princières de leur protégé : voyages en première classe, hôtels cinq étoiles, limousine, entre autres. Pour ces bons et loyaux services, les trois frères pouvaient en retour placer des personnes de confiance à des postes stratégiques des entreprises publiques sud-africaines, notamment l’énergie et les transports.

Réseau d’influence dans le gouvernement

Les fuites dénoncent également l’acquisition douteuse de marchés publics grâce aux rapports qu’entretiennent la famille et certains membres du gouvernement. L’actuel ministre des Finances Malusi Gigaba serait également sous le joug des puissants entrepreneurs, facilitant ainsi les intérêts de leurs sociétés dans plusieurs secteurs. Le cas le plus emblématique reste celui de Transnet, l’entreprise ferroviaire d’État. En 2014, l’entreprise Tequesta Group Ltd, liée au clan Gupta, aurait permis à une société hongkongaise de remporter un juteux marché de 359 locomotives à fournir à la compagnie de trains. Tequesta s’attribuant 366 millions d’euros en qualité d’intermédiaire depuis la signature du contrat.

À l’époque, le ministre Malusi Gigaba occupait le département des Entreprises publiques et aurait contribué à étendre l’influence des Gupta au sein de Transnet, tout en s’assurant d’y laisser un homme de confiance avant son départ du ministère. D’un maroquin à un autre, Gigaba se serait toujours arrangé pour garantir les intérêts de la fratrie. Des soupçons qui se sont renforcés en mars dernier lors de l’arrivée de ce proche du président Zuma au département des Finances.

Une famille très proche du président

L’apparition du nom des Gupta dans les affaires qui pèsent sur Jacob Zuma n’a rien d’inédit. « Nous connaissions l’influence des Gupta sur le président et ses proches, explique Gareth Newham, responsable du programme Crime et Justice à l’Institut sud-africain des études sur la sécurité (ISS). Mais c’est bien la première fois que des documents [qui n’ont pas encore été authentifiés, NDLR] détaillent l’étendue de leur mainmise sur l’appareil d’État. » Ces fuites tombent très mal pour Zuma, déjà fragilisé politiquement. L’homme fort de l’Afrique du Sud fait face à une contestation croissante des partis d’opposition, mais aussi au sein même de son parti, l’historique Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela.

La semaine dernière, des cadres du parti réclamaient ouvertement son départ de la tête du parti et du palais présidentiel, toujours sur fond d’accusations de corruption en lien avec les frères Gupta. Le président n’a jamais caché sa proximité avec la famille fortunée, mais les révélations successives sur leurs rapports cristallisent de plus en plus le mécontentement politique et populaire. Dans quelques semaines, le Parlement doit se prononcer sur le dépôt d’une motion de défiance à l’encontre du chef d’État. Mais rien n’assure qu’elle passe malgré les divisions au sein du parti. « Beaucoup de membres de l’ANC sont encore profondément fidèles au chef de l’État, analyse Gareth Newham. Il y a un véritable risque que ce parti historique explose si Zuma cherche à tout prix à se maintenir au pouvoir. Et même s’il le voulait, Zuma ne pourrait s’affranchir des Gupta car lui et son clan sont trop compromis. »