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Françoise Vergès : « La non-mixité fait réagir ceux qui détiennent le pouvoir car ils ont le désir de tout contrôler »

La politologue Françoise Vergès. © Parti socialiste/Flickr

L'intellectuelle et auteure française revient sur la polémique du festival Nyansapo, qui oppose notamment différentes tendances du mouvement antiraciste et féministe. Pour elle, la non-mixité est légitime comme forme d'organisation. Interview.

Le collectif afro-féministe Mwasi – « Femme » en Lingala – a annoncé l’organisation du festival Nyansapo – « nœud de la sagesse » ou « intelligence » dans la culture akan – à Paris, du 28 au 30 juillet prochain. Mais une polémique a éclaté autour de l’événement qui consiste en une série d’ateliers, de concerts et de tables rondes autour de l’afro-féminisme. Le président du groupe Front national au Conseil général d’Île-de-France, Wallerand de Saint-Just, a accusé l’événement d’être « interdit aux blancs », le 26 mai. Puis, dans une de tweets en date du 28 (retirés depuis), la maire de Paris Anne Hidalgo a relayé ces accusations et condamné « avec fermeté l’organisation à Paris de cet événement ». Elle a été soutenue par des associations de lutte contre le racisme, comme la Licra ou SOS Racisme, avant de finalement annoncer, toujours sur Twitter : « à la suite de mon intervention ferme hier auprès des organisateurs, une solution claire a été établie. Le festival organisé dans un lieu public sera ouvert à tous. Des ateliers non-mixtes se tiendront ailleurs, dans un cadre strictement privé. »

Sur le réseau social, le Mwasi, soutenu entre autres par l’association Osez le féminisme, ironise : « Donc en gros notre programme originel n’a absolument pas changé. » Il semble en effet, que dès le départ, le festival comprenait des espaces non-mixtes, réservés aux femmes noires notamment, et d’autres espaces, ouverts à tous, mais qu’il n’avait pas été précisé si les moments de non-mixité étaient tenus dans des endroits publics ou privés. Le Mwasi affirme que dès le départ, il était clair que les ateliers de travail non-mixtes se tiendraient dans des espaces privés, contrairement donc, à la version de la maire de Paris. Un point de droit qui continue d’occuper les « pour » et les « contre », notamment sur Twitter.

Françoise Vergès, intellectuelle française, militante féministe et antiraciste, auteure de plusieurs ouvrages dont le récent Le Ventre des femmes, refuse pour sa part de s’attarder sur ces précisions. Elle soutient le principe de la non-mixité, qu’elle présente comme un préalable à une lutte antiraciste et féministe unitaire.

Jeune Afrique : Historiquement, la non-mixité est-elle un moyen répandu de lutter ?

Françoise Vergès : Historiquement, tous les groupes dits minoritaires, c’est à dire vivant dans une société où un groupe détient le pouvoir et en abuse, ont ressenti le besoin de se constituer en non-mixité. Cette dernière répond à plusieurs besoins : se protéger de la répression notamment, ne pas être soumis au regard du dominant, ne pas avoir à se justifier, pour éviter que les dominants ne monopolisent la parole, partager des expériences de discriminations en toute liberté et dans un climat qui ne soit pas soupçonneux, pourvoir exprimer ses sentiments, sa colère, sa frustration, ses rêves… Les femmes, les gays, les queers, les colonisés, les Africains-Américains, les peuples autochtones… tous ces gens ont construit des espaces non-mixtes à travers l’histoire.

Le contexte français se prête-t-il selon vous vraiment à un événement non-mixte ou en partie non-mixte ?

Mais il y a déjà eu des événements non-mixtes ! Prenons un exemple : les journées de dénonciation des crimes contre les femmes à la Mutualité en mai 1972. Il y avait dans ce cadre des réunions de femmes non-mixtes. La non-mixité a été attaquée par des hommes de syndicats, de mouvements d’extrême-gauche, de gauche et de droite. Il y avait d’ailleurs eu des tentatives d’intimidation : des hommes voulaient forcer l’entrée… La réelle nouveauté, c’est que jamais auparavant une organisation antiraciste ou une élue de gauche n’avaient cherché à faire appel à la loi pour les interdire.

C’est la première fois qu’une organisation qui se dit antiraciste et une élue de gauche font confiance à la fachosphère

Des initiatives non-mixtes réservées aux femmes existent déjà en nombre et peuvent même être soutenues par des institutions publiques. Pourquoi cet événement cristallise-t-il autant et provoque autant de réactions ?

La non-mixité a toujours fait réagir ceux qui détiennent le pouvoir car ils ont le désir de tout surveiller, tout contrôler. Mais c’est la première fois qu’une organisation qui se dit antiraciste et une élue de gauche font confiance à la fachosphère. C’est inquiétant, car cela indique la contamination du monde politique par une idéologie dangereuse.

N’avez-vous pas l’impression qu’un des buts d’un événement de ce type est aussi ou surtout l’effet d’annonce et le débat qui en découle ?

Pas du tout ! Que des afro-féministes veuillent se retrouver entre femmes racisées est totalement légitime. Je rappelle que la protestation est venue initialement de militants d’extrême-droite ! Ici le sexisme croise le racisme. Elles sont femmes et noires, osent s’identifier ainsi et prendre la parole et c’est ça qui dérange.

Le fait que SOS Racisme et la Licra s’attaquent à l’initiative révèle-t-il une fracture dans le large mouvement antiraciste français ?

Cette fracture existe déjà et résulte du désir de vouloir contrôler la lutte antiraciste. Aujourd’hui, un nouveau discours s’étoffe, d’un antiracisme qui se veut politique et non plus moraliste. Cet antiracisme refuse la vision selon laquelle le racisme ne serait qu’une simple « erreur », et assure qu’une réelle idéologie raciste a pénétré les institutions, s’est insinuée dans la langue, la pensée, les arts, la culture.

Comprenez-vous les réticences et les critiques émises à l’encontre des événements politiques non-mixtes se basant sur l’idée que l’antiracisme ne peut être que la quête d’unité ?

C’est totalement hypocrite. Certes l’ignorance protège et il vaut mieux penser que on est « tous pareils », « frères et sœurs ». Mais avant qu’il y ait des alliances, il faut bien parler de ce qui divise et qui a été institué historiquement : les privilèges accordés aux membres de la société colonisatrice. Il suffit de lire les rapports du gouvernement lui-même ! Que vois-je quand je regarde l’Assemblée nationale, un club de chefs d’entreprise, le monde des arts et de la culture, le gouvernement, les présidents d’université, les boards des grandes écoles ? Une majorité d’hommes blancs se plaçant à la tête d’une société dont l’Institut national d’études démographiques (Ined) dit qu’elle est aujourd’hui constituée de 30% de non-Blancs.

Il vaut mieux prendre un peu de temps avant de plonger dans ce que mon ami Achille Mbembe appelle « les politiques de l’inimitié »

Selon vous les organisatrices n’auraient-elles pas dû être plus précises sur le fait que les ateliers non-mixtes n’étaient pas tenus dans un lieu public ?

Des militants d’extrême-droite font circuler une information. La première chose à faire est de vérifier sa véracité. C’est d’ailleurs la première chose à faire en toute circonstance. Ensuite, de contacter les organisatrices pour s’assurer encore une fois qu’il n’y a pas erreur et de trouver une solution. En somme, de ne pas réagir publiquement, à chaud. Le groupe qui organise le festival n’est pas connu pour troubler « l’ordre public ». Ce sont de jeunes femmes, militantes afro-féministes. Il faut résister à cette tendance à réagir en s’indignant à tout propos, à voir partout matière à controverse. L’espace public est rempli de ces bruits et cris, venant de tout côté, qui passent pour du débat. C’est à qui sera le plus indigné ou le plus moralisateur. On lit à peine quelque chose et on part en vrille. Il vaut mieux prendre un peu de temps avant de plonger dans ce que mon ami Achille Mbembe appelle « les politiques de l’inimitié ».

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