La littérature africaine ne manque pas de génies mais de critiques

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Latifa Bieloe est animatrice culturelle et membre du collectif Reading is so Bookul.

Un mur de livres. © Kerttu/CC/Pixabay

La littérature africaine est en mouvement, c’est l’évidence même. Ou plutôt, pour ceux qui soutiennent toujours qu’il n’y a pas de littérature africaine, mettons qu’il y a un engouement indéniable pour la littérature ces derniers temps en Afrique. Voilà au moins un constat avéré qui ne risque pas de susciter de controverse.

Depuis le début de la décennie en cours, des initiatives en faveur du goût de la lecture et de la promotion du livre n’ont eu de cesse de voir le jour sur le continent africain : prix littéraires, salons du livre, festivals et autres foires livresques, tout y passe ou presque. Tout semble mis en œuvre pour que dans les décennies à venir les Africains fréquentent davantage les librairies pour s’y procurer des ouvrages autres que des manuels scolaires. Naturellement, l’événementiel ne suffira pas pour accrocher le lectorat, il faudrait commencer par proposer une littérature neuve et fraîche, voire audacieuse, ou du moins assez peu conformiste, susceptible d’intéresser une « clientèle » déjà lasse de la bonne vieille littérature académique.

Faculté d’adaptation. En cette époque plus que jamais, la littérature, et plus encore la littérature de l’Afrique, qui s’essaie encore à l’enracinement, y est contrainte. Naguère il n’était pas courant que l’on s’entende poser la question, comme aujourd’hui, si l’on lisait, mais plutôt celle de savoir ce que l’on lisait (policier, littérature classique, « romans roses », etc.), puisque l’on n’avait pas trop le choix. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’écrivain contemporain, lorsqu’il travaille à son ouvrage, devrait avoir bien présent à l’esprit qu’il disputera son lecteur contre les multiples options distrayantes du smartphone de ce dernier, les jeux irrésistibles sur sa console, les films en tout point merveilleux à visionner sur son écran LED… Une bataille inégale, et seul les auteurs ingénieux pourront tirer leur épingle du jeu. Heureusement l’Afrique n’en est pas sevrée. Fiston Mwanza Mujila et Eric Mendi, exemples parmi d’autres, ont souvent été remarqués pour leur écriture peu conformiste, voire rebelle, et cela ne les aura pas empêché de briller par leurs œuvres sur la scène littéraire internationale.

Du rôle essentiel des critiques littéraires

Nous voilà rassurés que la littérature africaine ne manque pas de génies, moins encore d’initiatives ; reste à vérifier le maillon auquel on ne pense pas toujours : les critiques littéraires. Ces derniers suivent-ils le mouvement, jouent-ils leur partition ?

Il n’y a pas longtemps encore cela ne tenait qu’à votre poche si vous vouliez écrire un chef-d’œuvre dans certains pays d’Afrique. D’abord il vous suffisait d’allonger des sujet-verbe-compléments sur quelques dizaines ou centaines de pages, puis avec votre argent de faire publier votre manuscrit chez un éditeur de la place ou de l’étranger, encore avec votre argent de financer quelques articles panégyriques dans la presse à l’occasion de la sortie de votre livre ou de sa dédicace dans un hôtel de luxe, et le tour était joué. Votre livre était présenté par les critiques littéraires dans tous les médias comme un chef-d’œuvre atemporel, bref, un ouvrage à lire absolument si on ne voulait pas passer pour un ignorant dans les rencontres littéraires et autres débats intellectuels. Le nec plus ultra, vous pouviez encore, toujours avec vos ressources pécuniaires, faire citer votre ouvrage comme référence dans des travaux universitaires, ou lui payer tout bonnement une place parmi les manuels scolaires. Bel et bon. Sauf que la victime dans cette mise en scène n’était autre que le lecteur lambda, qui s’étant procuré le livre à ses frais, quelques pages à peine entamées se rendait aussitôt compte qu’il s’était fait avoir par des critiques littéraires ou des intellectuels supposés tels, qui pour quelque cupide intérêt avaient vendu leur conscience. Cela faisait un lecteur en moins, qui jurait à part soi que jamais plus il ne se laisserait prendre à ce piège, au grand dam des critiques littéraires véritables, et des livres plus méritants.

Les choses sont certainement en train de changer, grâce à de nouvelles mesures plus fiables de détection des valeurs, entres autres, des prix littéraires aux méthodes objectives (c’est ici le lieu de rendre hommage aux Grands prix des associations littéraires, créés au Cameroun en 2013). Mais cela ne pourrait suffire à remplacer la critique.

Pour une mobilisation des intellectuels africains

La littérature a besoin de la critique comme la société a besoin de littérature. Ce sont les critiques qui animent la scène littéraire, reconnaissent les auteurs doués, constatent les nouvelles mouvances, en expliquent au besoin la source ou leur supposent des précurseurs. L’horloge de la vraie critique littéraire africaine semble encore être bloquée aux périodes pré et post-indépendances, alors que l’écriture africaine a pas mal évolué entre-temps, et dans diverses directions. Ceci est un modeste plaidoyer pour appeler à l’ouvrage les intellectuels africains qui ont assez d’expertise pour pouvoir témoigner sérieusement de l’évolution de la littérature africaine, avec un peu plus de présence dans le présent et de vision pour l’avenir. Autrement les autres le feront à notre place, et assurément à leur convenance.