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Libye : qui sont les forces spéciales Rada, ces puissants salafistes de Tripoli qui ont capturé le frère du kamikaze de Manchester ?

La photographie diffusée par sur la page Facebook des Forces spéciales Rada. © DR

Le frère du kamikaze de Manchester a été arrêté par une milice loyale au gouvernement de Fayez al-Sarraj. Mais ces combattants présentent un visage qui inquiète beaucoup de Libyens.

La photographie a été publiée, le mercredi 24 mai, sur la page Facebook des Forces spéciales Rada : on y voit le logo du groupe – un aigle tenant un sabre dans ses griffes, encadré par deux M-16 et le drapeau libyen sur le corps -, et devant, fait prisonnier, Hachem Abedi, frère de Salman Abedi, le kamikaze de l’attentat de Manchester du 22 mai. Le cliché a vite fait le tour du monde.

Les forces spéciales Rada, emmenées par Abdel Raouf Kara, trentenaire barbu rondouillard, sont en première ligne dans la lutte contre Daesh. Elles ont largement défait le réseau tripolitain de l’organisation terroriste. Elles sont une organisation très puissante d’environ 1 500 hommes, qui tiennent l’unique aéroport à Tripoli, l’aéroport de Matiga, mais aussi une mouvance ultra-conservatrice d’obédience salafiste. En dehors d’une impressionnante flotte de berlines qui patrouillent en ville, les Forces spéciales Rada « disposent notamment d’une prison dans laquelle sont retenus, pêle-mêle, toxicomanes et partisans de Daesh, tous soumis à de stricts programmes de rééducation religieuse », nous explique Mattia Toaldo, chercheur au Conseil européen des relations internationales (CERI), spécialiste de la Libye. Qui ajoute que cette intransigeance contre toutes les personnes soupçonnées de sympathie envers Daesh « leur a offert une plutôt bonne réputation chez certains Occidentaux ».

Formellement, les forces spéciales Rada restent liées au gouvernement d’entente nationale de Fayez al-Sarraj et répondent aux ordres du ministère de l’Intérieur. « Dans les faits, elles ne prennent d’ordres que d’elles-mêmes », nous assure un chercheur libyen. Et elles ne semblent pas opposées outre mesure au maréchal Khalifa Haftar.

Loyales mais indépendantes

Si les forces spéciales Rada restent loyales au gouvernement, c’est qu’elles appartiennent à une école religieuse qu’on appelle aujourd’hui « madkhaliste » – eux-mêmes n’utilisent pas cet adjectif -, du nom du Rabii Al Madkhali, professeur d’université islamique en Arabie saoudite – « Alem de cours » (exégète), pour reprendre les mots de l’islamologue, Gilles Kepel – très populaire en Libye. Au centre de la pensée de Madkhali, que certains qualifient de « salafiste quiétiste », il y a en effet le respect de l’autorité politique en place. Peu étonnant donc que ceux qui se reconnaissent dans son discours soient en premier lieu en butte aux jihadistes et aux Frères musulmans et que les différents dirigeants laissent aux madkhalistes une certaine marge de manœuvre. Et à en croire Jalel Harchaoui, chercheur libyen en géopolitique à l’université Paris 8, le soutien au gouvernement de al-Sarraj des Forces spéciales Rada est purement tactique et de circonstance. Il ne s’agit à aucun moment d’une adéquation des projets politiques.

Un autre analyste rappelle qu’on trouve des partisans de Rabii Al Madkhali dans les rangs du maréchal Khalifa Haftar. La ligne religieuse du Alem, appliquée à la situation libyenne, amène à une étonnante division du mouvement quiétiste en deux, division qui épouse la carte militaire et administrative du moment.

Une influence grandissante

Aujourd’hui, c’est l’influence idéologique des madkhalistes que craignent de nombreux Libyens. Leur tolérance est tout-à-fait relative : selon Frederic Wehrey, auteur d’un des rares livres sur le sujet, dans la foulée de la révolution libyenne ils s’en sont pris au patrimoine soufi. Et les madkhalistes sont assez puissants pour défier ouvertement l’influent et très conservateur mufti, Sadiq Al Ghariani, qui jusqu’ici fédérait l’essentiel des islamistes les plus radicaux. Rabii Al Madkhali lui-même n’a pas de mots assez durs pour condamner les Frères musulmans, et le conflit entre les deux tendances, encore en partie doctrinaire, pourrait déboucher sur un affrontement ouvert. Un chercheur libyen nous explique que, d’ores et déjà, des islamistes sont retenus dans la prison des Forces spéciales Rada. À Tripoli, les partisans de l’exégète saoudien tiennent également de nombreuses mosquées. « Leur influence est toujours plus grandissante, surtout depuis deux ou trois ans », conclut Jalel Harchaoui.

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