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Karim Bitar : « La visite de Donald Trump à Riyad est le dernier clou planté dans le cercueil des révolutions arabes »

Le roi Salman d'Arabie saoudite, le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi et le président américain, Donald Trump, inaugurant le "Global Center for Combating Extremist Ideology" le 21 mai 2017 à Riyad. © Uncredited/AP/SIPA

Triomphe de la vision autoritaire, contrat d'armement, relations avec l'Iran... Le chercheur Karim Bitar décrypte pour Jeune Afrique les enjeux de la récente visite du président américain en Arabie saoudite.

Les 20 et 21 mai, le président américain, Donald Trump, a débuté sa première tournée à l’étranger en Arabie saoudite, où le roi Salman avait convoqué des dizaines de chefs d’État à populations sunnites pour un grand sommet arabo-islamo-américain. Loin des accès islamophobes qu’il avait eus pendant sa campagne électorale, le Républicain a eu des mots aussi doux pour son hôte wahhabite que féroces pour l’ennemi iranien chiite de Riyad. L’ex-businessman y a gagné le plus gros contrat militaire de l’histoire des États-Unis (109,7 milliards de dollars), garantissant en retour, bien sûr, un renouveau de complaisances après la période néfaste d’un Obama beaucoup trop scrupuleux aux yeux des Al Saoud. Directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste du Moyen-Orient et de la politique étrangère des États-Unis et professeur à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Karim Bitar décrypte cet événement.

Jeune Afrique : Que recherche Donald Trump avec ce premier voyage autour de la Méditerranée, bien loin de son continent ?

Karim Bitar : Il entreprend essentiellement de se doter d’une stature internationale mais cette volonté ne semble pas s’accompagner d’une vision stratégique ou de l’embryon d’une doctrine Trump. Son discours en Arabie saoudite s’est cantonné à des généralités d’usage, avec tout de même la réaffirmation des alliances traditionnelles des États-Unis au Moyen-Orient avec l’Arabie saoudite et Israël. Il traduit aussi un alignement sur la ligne dure saoudienne et sur celle de la droite israélienne qui sont hostiles à l’Iran et leur volonté d’isoler ce pays.

Trump a parlé d’une « bataille entre le bien et le mal » qui rappelle la terminologie du mandat de George W. Bush. Est-ce le retour de cette approche du monde ?

Ce que Trump exprime est assez différent du néo conservatisme et du bushisme : il ne prétend même plus en parole soutenir la liberté, la démocratie et les droits de l’homme. Ces trois mots ne sont jamais sortis de sa bouche à Riyad. Ce qui est intéressant dans ce voyage au Moyen-Orient, ce sont les mots qui n’ont pas été dits. En Israël, il n’a ainsi jamais évoqué la solution des deux États.

Qu’est-ce que cela traduit de son approche de la zone ?

Derrière le « on ne va pas vous faire de leçon » qu’il avait déjà déclaré, il y a l’idée que les États-Unis sont là pour assurer la vie de l’État saoudien, que les intérêts économiques et stratégiques sont bien alignés, et que le reste part aux oubliettes. C’est le dernier clou planté dans le cercueil des révolutions arabes et de ses espérances de libéralisation et de démocratie.

Près de 400 milliards de dollars de contrats ont dû aussi convaincre l’ex-businessman de se montrer complaisant…

Il avait aussi dit pendant sa campagne que les Saoudiens, comme d’autres, devaient payer pour la sécurité qui leur était octroyée. Il faut constater qu’il y est parvenu. Les armes que les Saoudiens sont en train d’acheter  (à ce stade 109,7 milliards de dollars de contrats signés et entre 350 et 400 milliards sur 10 ans) ne peuvent pas leur être utiles dans les guerres qu’ils sont en train de mener. C’est une façon d’acheter la bienveillance et l’oreille attentive des États-Unis. Ils s’assurent bien plus le soutien politique américain qu’une plus-value technologique et militaire. Cela dit, à l’époque d’Obama, des contrats avaient été signés pour 97 milliards de dollars mais face aux opérations destructrices de Riyad au Yémen, Washington avait freiné un peu les livraisons. Il n’y a plus, aujourd’hui, ces inquiétudes. Les armes sont livrées.

Pourquoi ce grand sommet arabo-américano-islamo-antiterroriste comptant des dizaines de chefs d’État ?

C’est l’expression de la volonté du pouvoir saoudien de souder ses affidés et d’assumer le leadership du monde arabe et sunnite, contre l’Iran principalement. Ce qui a engendré  des frictions à l’issue du sommet entre, d’un côté, les Saoudiens et les Émiratis et, de l’autre, le Qatar contre qui est menée une violente campagne dans les médias émiratis et saoudiens, alors même que le Qatar avait démenti les déclarations sceptiques attribuées à l’émir. Les Saoudiens veulent souder autour d’eux le plus de pays possibles, autour de la menace iranienne et cela ne convient pas au Qatar qui ne souhaite pas particulièrement être en pointe contre Téhéran.

Trump pourrait-il détruire l’accord sur le nucléaire iranien obtenu par son prédécesseur ?

L’establishment américain de défense et de politique étrangère a compris que cet accord était plutôt dans l’intérêt des États-Unis et il ne souhaite pas revenir dessus. Idem en Iran, où les candidats les plus radicaux à la présidentielle de mai dernier ne l’ont pas remis en question. Mais il reste menacé par ce haussement de ton des Américains et des Saoudiens car les Iraniens ont un sentiment national très fort, et ils pourraient être amenés à se braquer si Américains, Israéliens et Saoudiens continuent de leur faire sentir qu’ils feront un chantage permanent en se servant de l’accord nucléaire.

Une photo, qui semble sortir d’un feuilleton de science fiction a illustré ce week-end ce meeting saoudien. Elle montre le contre-révolutionnaire égyptien Abdel Fattah al-Sissi, l’ultra-conservateur roi Salmane et le Républicain Donald Trump, imposant leurs mains sur une mappemonde lumineuse : l’image que les réactionnaires tiennent aujourd’hui bien le monde, et la région arabe en particulier…

Cette image montre, en effet, le triomphe définitif de la consolidation autoritaire et le triomphe absolu de la « guerre contre le terrorisme » qui vient éclipser toutes les thématiques émergées en 2011 autour de la démocratisation et de la libéralisation du monde arabe. Ce week-end-là, les États-Unis sont venus en Arabie saoudite cautionner les contre-révolutions arabes.

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