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Tunisie – Leïla Chettaoui : « Depuis le début, la commission parlementaire sur les filières jihadistes dérange »

Leila Chettaoui, ex-députée de Nidaa Tounes. © Capture d'écran Youtube/Abdelhamid Ben Salah

Leïla Chettaoui, la présidente de la commission parlementaire tunisienne chargée d'enquêter sur les filières jihadistes, a appris son limogeage il y a deux semaines. Une décision qu’elle explique par la découverte d’informations « dérangeantes pour certaines parties ».

À l’origine de la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les filières de recrutement de Tunisiens au profit d’organisations jihadistes, Leïla Chettaoui en est devenue la présidente en janvier 2017. Alors députée de Nidaa Tounes et en plein débat national sur le retour de ces ressortissants, elle expliquait à l’époque que le rôle de la commission serait de déterminer l’implication de « parties intérieures et extérieures » dans l’embrigadement et l’envoi de citoyens tunisiens » en Irak, Syrie et Libye.

Fin avril, elle se retire finalement du parti de la majorité après avoir fait fuité des propos de Hafedh Caïd Essebsi lors d’une réunion (son adhésion au parti avait alors été gelée), puis elle apprend un mois plus tard son éviction de la présidence de la commission parlementaire. Le 22 mai elle annonce avoir rejoint le mouvement Machrou Tounes, plus proche de ses convictions. Contactée par Jeune Afrique, elle revient sur son récent limogeage et sur les dossiers sensibles découverts jusque-là.

Jeune Afrique : Comment expliquez-vous votre limogeage de la présidence de la commission parlementaire consacrée aux filières jihadistes ?

Leïla Chettaoui : Je ne l’ai malheureusement pas appris par la voie officielle, c’est un journaliste qui m’en a informée. C’était vendredi [19 mai], au cours d’une audition sur les analyses financières de la Banque centrale de Tunisie. J’ai poursuivi l’audition jusqu’à sa fin, puis j’ai reçu une note du président du bloc parlementaire de Nidaa Tounes. Je n’étais pas vraiment surprise, je m’y attendais.

Depuis le début, cette commission n’était pas la bienvenue. Je savais que ça allait être difficile. Elle visait à mettre tout le monde devant le fait accompli, et forcément ça dérange. Or, cette commission est plus que jamais d’actualité, étant donné que la corruption et la contrebande sont étroitement liés au départ de Tunisiens dans des zones de combat. Plusieurs jeunes ont rejoint la Libye via des réseaux de contrebande, financés par la corruption.

Vous dites que cette commission dérange. Qui exactement ?

22 membres composent la commission : 7 d’entre eux représentent le parti Ennahdha, et 7 autres Nidaa Tounes. Des membres d’Ennahdha ont d’abord été hostiles au travail de la commission. Pourquoi ? Parce que le parti était à la tête de la troïka, au pouvoir en 2012 − année de la première grande vague de départs de Tunisiens vers les zones de tension −. Du côté de Nidaa Tounes également, ces travaux dérangent. Certaines des personnes arrêtées dans le cadre de l’opération nationale anticorruption lancée aujourd’hui par Youssef Chahed sont liées à Nidaa Tounes, et ces liens ont désormais un impact direct sur la crédibilité de toute personne liée au parti. Cela discrédite également la commission, ce qui est très malheureux.

C’est après les élections de 2014 que Nidaa Tounes a entamé sa descente aux enfers, pris au piège par un groupe de personnes au sein même du parti. On ne peut plus parler de parti aujourd’hui, mais de coquille. Les intérêts financiers et la soif de pouvoir ont annihilé le projet politique du parti qui a remporté les élections législatives de 2014. Le projet moderniste et réformateur qui le caractérisait, je le retrouve désormais avec Machrou Tounes. Toutes ces tensions et ces déchirements inter- et intra-politiques ont forcément un effet sur ce fléau qu’est le terrorisme.

Comment avez-vous réagi à votre limogeage ?

Même si je m’y attendais, je regrette énormément cette décision. J’étais à l’initiative de cette commission, et je me suis battue pour elle depuis le début. Nous ne voulions pas qu’elle rejoigne la liste des commissions d’enquête tunisiennes ayant échoué dans leurs missions, et jusque-là nous avions bien avancé.

J’ai essayé de toutes mes forces d’avancer, malgré les chaînes qui m’en empêchaient.

Depuis le début, ma volonté était de ne pas céder à l’emprise de certaines personnes et de certains groupes, pour pouvoir avancer. Nous avions rapidement subi des actions visant à limiter nos marges de manœuvre, ce que je n’ai pas accepté. J’ai essayé de toutes mes forces d’avancer, malgré les chaînes qui m’en empêchaient.

Quelles informations importantes ont révélé les travaux de la commission jusque-là ?

Concernant les circonstances d’endoctrinement, et plus particulièrement l’arrivée de prêcheurs étrangers en Tunisie, la commission parlementaire a révélé que celui qui était à l’époque le Mufti de Daech (un Saoudien aujourd’hui en prison) était venu en Tunisie en décembre 2011, soit un mois après les élections [de l’Assemblée constituante, NDLR]. Il avait été accueilli par une association tunisienne, et a fortement participé à la transformation des réseaux salafistes du pays en réseaux salafistes jihadistes. Il a formé des jeunes dans les 24 gouvernorats de Tunisie dans l’impunité la plus totale, ce qui est extrêmement grave. Est-ce qu’il y a eu un rapport du ministère de l’Intérieur à ce sujet ? Un suivi quelconque ? C’est ce que nous avons cherché à comprendre.

200 associations tunisiennes, toutes à caractère religieux, ont été impliquées

Nous avions également mené une audition sur le rôle des associations dans les opérations des filières jihadistes. Nous avons découvert qu’un certains nombres d’entre elles ont financé l’envoi de Tunisiens dans les zones de combat. 200 associations tunisiennes constituées après septembre 2011 (date d’adoption d’un nouveau décret-loi relatif à l’organisation des associations), toutes à caractère religieux, ont été impliquées en échappant à tout contrôle. Leurs financements provenaient du Moyen-Orient, dont plusieurs du Qatar. En épluchant les opérations bancaires, nous avons relevé des virements allant de 5 000 à 3 millions de dinars tunisiens !

Aujourd’hui, quelle est l’importance de cette commission ?

Le dossier de l’embrigadement et l’envoi de citoyens tunisiens en Irak, Syrie et Libye est un gros problème que l’on ne peut occulter, qui fait partie du présent de la Tunisie, mais aussi de son avenir si rien n’est fait. Environ 3 000 ressortissants ont rejoint des groupes jihadistes à l’étranger ; un chiffre très alarmant. Aujourd’hui, pas assez n’est fait auprès de ces jeunes Tunisiens pour empêcher leur embrigadement.

J’ai rencontré des parents de jeunes partis rejoindre les zones de tension, morts là-bas pour certains, qui veulent comprendre ce qui s’est passé. Ils veulent des réponses à leurs questions. Nous devions auditionner cette semaine des représentants de la Commission nationale de lutte contre le terrorisme (lancée il y a un an par le gouvernement tunisien), avant que j’apprenne mon limogeage. Cette commission n’a pas encore livré de produit fini, elle se cherche encore, elle n’a pas encore fait preuve d’efficacité. Or ce sont des solutions efficaces dont nous avons besoin, ces deux commissions doivent commencer à avancer ensemble.

En cas d’échec, je ne serai pas contre la création d’une nouvelle commission dédiée aux filières jihadistes, mais indépendante cette fois-ci

Bien que je n’en fasse plus partie, je compte sur la commission parlementaire pour poursuivre le travail entamé et le mener à terme, en toute transparence. Ses activités (travaux, auditions) ont été gelées pour l’instant, en l’attente d’un remplacement à la présidence, mais j’espère qu’elles reprendront rapidement. En cas d’échec, je ne serai pas contre la création d’une nouvelle commission dédiée aux filières jihadistes, mais indépendante cette fois-ci.

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