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Ruben Michel Mpouadina : « Je cherche toujours mon frère, disparu dans la catastrophe d’Eseka au Cameroun »

Joseph Ntonga Mpouadina a disparu dans la catastrophe ferroviaire d'Eseka, le 21 octobre 2016. © DR

Le 21 octobre 2016, le train entre Yaoundé et Douala déraille au Cameroun, faisant officiellement 79 morts. Mais de nombreux disparus ne sont toujours pas comptabilisés et certaines familles sont toujours à la recherche de leurs proches. Ruben Michel Mpouadina en fait partie et nous livre son témoignage.

Ruben Michel Mpouadina cherche son frère, Joseph, depuis sept mois. Ce dernier était l’un des passagers du train ayant déraillé à Eseka le 21 octobre 2016. Son nom ne figure pas sur la liste officielle des 79 morts, mais plutôt sur celle, non écrite, des fantômes du déraillement, dont le corps n’a toujours pas été identifié.

Dans l’attente d’analyses ADN et de réponses d’un État qu’il accuse de l’avoir oublié, Ruben Michel Mpouadina réclame désespérément des réponses, pour « continuer à vivre ». Voici son témoignage.

« L’attente est longue et les journées pénibles, alors qu’il ne reste plus d’espoir de retrouver vivant mon frère, Joseph Ntonga Mpouadina. Ce fameux vendredi 21 octobre 2016, la journée a démarré avec l’annonce de l’effondrement d’une buse, coupant la route entre Douala et Yaoundé. Cela a eu pour conséquence l’afflux de nombreux Camerounais vers la solution de repli : la voie ferrée. La suite, nous la connaissons tous : la nouvelle du déraillement du train circule dès la mi-journée.

Les minutes qui passent alors sont extrêmement douloureuses, alors que j’essaie de joindre mon frère via l’un de ses numéros. Quelques heures plus tôt, nous dialoguions encore de vive voix et échangions des SMS. Mais mes tentatives sont vaines, jusqu’à ce qu’un individu décroche. L’homme est gendarme et me confirme le déraillement. Courtois, il me suggère de me rendre immédiatement à Eseka, ce que j’entreprends sans réfléchir.

Les médecins sont visiblement épuisés et dépassés par les événements.

J’arrive sur place aux alentours de 19 heures et parcoure les hôpitaux de la ville avant de reprendre contact avec le gendarme qui m’avait répondu auparavant. Je le retrouve à l’hôpital de district d’Eseka, où l’on a conduit le plus grand nombre de victimes. L’homme a bien le téléphone de mon frère mais est incapable de me donner de ses nouvelles. Il a retrouvé l’appareil sur les lieux du drame et et l’a conservé au cas où quelqu’un appellerait.

Je parcours les listes de victimes, les salles de soins… Du sang, beaucoup de sang, et des larmes. Des victimes allongées çà et là, à même le sol. Les médecins sont visiblement épuisés et dépassés par les événements. C’est un balai incessant de véhicules et de personnes à la recherche de proches. Les cris se font entendre quand l’annonce d’un décès est confirmée. Voilà l’effroyable spectacle qui s’offre à moi.

Que dire à l’épouse de mon frère et à ses deux enfants en bas âge ?

De très nombreuses personnes, les unes en colère et les autres terrifiées, sont déjà massées devant la morgue, tenues à distance par des hommes en tenue. Des corps jonchent le sol, pas toujours en bon état, et sont disposés les uns sur les autres. Toujours pas de trace de mon frère, alors que les recherches se poursuivent sur les lieux du drame, au fond du ravin où se trouvent encore des wagons.

D’autres corps sont extraits et transportés directement vers Yaoundé, mais je passe les deux jours suivants à attendre, près de ce ravin d’Eseka. Sans succès. Dès les premières heures du dimanche 23 octobre, les odeurs laissent imaginer l’horreur, les corps étant sans doute déjà dans un état de décomposition avancée. Puis c’est l’annonce de l’arrêt des recherches et le retour à Douala. Que dire à toutes ces personnes qui attendent des nouvelles de leurs proches ? Que dire à l’épouse de mon frère et à ses deux enfants en bas âge ?

Ma famille et moi avons aussitôt entrepris de nous rapprocher de Camrail, qui gère le transport ferroviaire au Cameroun. Nous avons été reçus et conseillés sur les démarches à entreprendre par leur cellule de crise et nous avons finalement déposé des requêtes afin d’obtenir des tests ADN sur les victimes non identifiables qui se trouveraient encore dans les morgues, notamment de Yaoundé. À ce stade, de très nombreuses questions restent sans réponses.

Les plus hautes autorités camerounaises ont instruit des enquêtes, qui ne nous rendront pas nos proches, et les conclusions de l’une d’elles ont été annoncées mardi par le président de la République Paul Biya. Mais quel est le sort réservé aux personnes encore portées disparues, comme c’est le cas de mon frère Jo ? Pourquoi les listes de passagers enregistrés, de décédés, de disparus, ne sont-elles pas publiées ?

Certes, les responsabilités sont désormais établies. Mais le processus d’indemnisation reste diffus et représente un labyrinthe dans lequel seuls les plus téméraires ont le courage de s’engager. Nous avons peu à peu sombré dans l’oubli tandis que la plaie reste béante. Il est pourtant temps que cette page se tourne afin de permettre à tous de pouvoir (enfin) faire son deuil et continuer à vivre. »

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