« Fawda » : Hicham Lasri, bédéiste surréaliste du tangible

Détail d'une des planches de la bande dessinée "Fawda", de Hicham Lasri. © DR

L’hyperactif et insolent réalisateur et auteur marocain publie une bande dessinée qui sous de faux aspects brouillons révèle un regard sans équivoque sur la société marocaine et une exploration crue de notre rapport à l'image.

Hicham Lasri, réalisateur entre autres films de C’est eux les chiens (2013) et The Sea is behind (2014), et auteur du roman Sainte Rita, a encore frappé. Ce mois de mai, est parue Fawda [chaos, NDLR], aux éditions Kulte, la deuxième BD de l’auteur-réalisateur, après Vaudou, paru aux éditions du Fennec fin 2016. Il s’agit d’une centaine de pages de collages et de dessins à main levée qui constituent une sorte d’errance dans un Maroc urbain et populaire. Fawdasort dans le même temps que se tient une exposition du même nom à Casablanca, pour présenter des œuvres graphiques de Lasri, qui présentait début 2017 son cinquième long-métrage, Headbang Lullaby, à la Berlinale, et monte actuellement le sixième, The moody age of grotesque, sur « l’asservissement dans le monde arabe ».

Détournement et tension

L’aspect formel de Fawda ne doit pas induire en erreur. Son apparence d’œuvre à peine ébauchée, ses faux-airs de brouillon délirant reflètent certes l’empressement de cet artiste ultra-productif et qui peine parfois à s’accrocher à un sujet trop longtemps. Mais il s’agit surtout d’une forme reflètant un monde tout en nervosités et tensions, ou l’anarchisme de l’urbanisation le dispute aux passions et aux sentiments envahissants. Rien de plus logique donc, que le regard du lecteur se perde, entre des sens de lecture contre-intuitifs, des multiplications de bulles, des successions, des répétitions de portraits jusqu’à l’absurde et des valeurs de plan sans cesse modifiées. L’influence du cinéma se fait ressentir dans la construction de Fawda, qui emprunte aussi largement à l’art du détournement, vieille pratique situationniste de réutilisation d’images publicitaires ou de propagande. « Je crois que j’ai travaillé comme un photographe. Un photographe touche-à-tout », nous dit l’auteur. Qui ajoute : « Je suis comme ça aussi quand je fais mes films, à mi-chemin entre le très pro et le bricolage. Quand je tourne, ce n’est pas rare que je finisse chez un ferrailleur pour souder un système pour le tournage ».

Des symboles et du cru

L’univers de Fawda n’est pas sans rappeler, par son caractère absurde qui renvoie parfois à une certaine désillusion au sujet d’un monde qu’il réprouve, et par son aspect crû, parfois volontairement grossier, au superbe film C’est eux les chiens, réalisé par Lasri et produit par Nabil Ayouch, mais aussi à la web-série « Caca Mind » qui avait défrayé la chronique fin 2016.

C’est avec la liberté d’interprétation du lecteur que Lasri joue tout du long de sa BD. Parfois, il sertie le regard, avance son message de manière on ne peut plus claire. Le harcèlement sexuel, violence courante dans les rues casablancaises, est ainsi franchement abordé, par un dialogue clair et sans ambages : « J’ai vu ton cul ! ». À d’autres moments, Lasri privilégie le symbole et les allégories. La silhouette d’un âne noir, le sexe en érection, renvoie à « une société qui mêle phallocratie et médiocrité », nous dit-il. Le détournement d’une photographie d’un homme à moitié nu, un drapeau de Daesh à la place du visage, près d’un texte annonçant des espaces publicitaires à louer, est un autre exemple des manières qu’à Lasri de traiter l’actualité sociale et politique et d’aborder les questions qui traversent la société marocaine.

Dans le fond comme dans la forme, en jonglant entre le réalisme et le symbolique, entre le dessin original et la récupération d’images accumulées, Lasri, touche-à-tout comme il le revendique, questionne implicitement l’usage des médiums et les rapports de chacun à la vérité, la narration et la perception, à l’heure des réseaux sociaux et du tout-image. Fawda est un roman graphique étonnant, déroutant, mais à coup sûr percutant à plus d’un titre.