Fermer

Madagascar : les karanas, ces proies lucratives pour les kidnappeurs

La police procède à une vérification d'identité à Antananarivo en 2009. © Jerome Delay/AP/SIPA

En deux mois, un adolescent de 16 ans et un jeune homme de 26 ans ont été enlevés. Si le premier a été libéré, le second demeure entre les mains de ses ravisseurs. Les deux victimes, de nationalité française, ont un point commun : elles font partie de la communauté des karanas, un nom qui désigne les Malgaches d'origine indo-pakistanaise. Au cours de la dernière décennie, les Karanas sont devenus les cibles privilégiées des kidnappeurs. Un phénomène qui inquiète les autorités françaises, 30 à 40% d'entre eux étant de nationalité française, et les enquêtes n'étant que très rarement élucidées.

Le 11 avril, Firoze Nourbahy, 16 ans, s’apprête à monter dans le bus scolaire qui le conduit tous les jours au lycée français de Tananarive lorsque des hommes armés et cagoulés l’obligent à monter dans une voiture. L’adolescent recouvrera la liberté neuf jours plus tard en échange du paiement d’une rançon. Un mois plus tard, le 14 mai, Yanish Ismael, 26 ans, est enlevé à son tour à la sortie d’un cimetière par une dizaine de malfaiteurs armés. Il se trouve aujourd’hui toujours entre les mains de ses ravisseurs.

Deux enlèvements avec un dénominateur commun : tous deux font partie de la communauté des karanas, un terme plutôt péjoratif employé pour désigner les Malgaches d’origines indiennes ou pakistanaise, et qui sont, depuis plusieurs années maintenant, la cible récurrente de pillages ou de rapts sur la Grande île. Autre point commun : tous deux ont la nationalité française.

« Plus une journée sans que la communauté ne soit touchée »

« La situation est grave. Il ne se passe plus une journée sans que la communauté ne soit touchée », s’alarme le collectif des Français d’origine indienne de Madagascar (CFOIM) dans un communiqué publié en avril dernier. Et parmi les quelque 90 kidnappings enregistrés depuis 2010, une grande majorité concernerait cette communauté des karanas, selon plusieurs sources.

Comment expliquer cet acharnement ? « Madagascar est une île rongée par la pauvreté, rappelle Jean-Michel Frachet, l’un des responsables du CFOIM. Et dans l’imaginaire de nombre de Malgaches, les résidents d’origine indienne ou pakistanaise sont perçus comme des entrepreneurs ou des industriels vecteurs de richesses, qui ont réussi et dont les commerces sont souvent signe de prospérité. Ils sont donc devenus des proies considérées comme lucratives », explique-t-il. La preuve avec ce dernier enlèvement : Yanish Ismael se trouve être le fils d’une richissime famille d’industriels.

Plusieurs sources estiment entre 15 000 et 20 00 le nombre de ressortissants d’origine indo-pakistanaise présents sur l’île, dont 30 à 40% seraient de nationalité française.

« Corruption, impunité, abus des forces de l’ordre »

En poste dans le privé depuis plus de 20 ans sur l’île, le vice-président du Conseil consulaire des Français à Madagascar, Jean-Hervé Fraslin, paraît désabusé par la situation. Si celui-ci ne parle pas « d’insécurité généralisée », il déplore néanmoins une croissance de la criminalité, avec « des périodes de forte accélération », notamment lors de la période de transition entre 2009 et 2013. « Une dégradation du contexte institutionnel qui a profité aux criminels », ajoute-t-il.

Mais pour Jean-Hervé Fraslin, il y a plus préoccupant encore : l’inertie de l’appareil judiciaire, en particulier concernant les enquêtes portant sur les enlèvements. « Si les enquêtes pour meurtre vont parfois jusqu’au bout, ce n’est que très rarement le cas de celles liées aux kidnappings », souligne-t-il. Sur l’île, une rumeur tenace circule depuis bien longtemps maintenant : des policiers, des gendarmes voire des militaires seraient concernés de près ou de loin par certains enlèvements. Une complicité présumée dénoncée sans ambiguïté dans le rapport pour l’année 2016 du département d’État américain sur l’état des droits de l’Homme à Madagascar. Il y est écrit que « les violations des droits de l’homme les plus importantes ont inclus l’incapacité du gouvernement à garantir l’État de droit, ce qui a abouti à une corruption et une impunité officielles et à des abus de la part des forces de sécurité ».

12 ressortissants français tués depuis 2012

Ainsi, pour mener à bien les enquêtes sur le kidnapping de ressortissant français, Paris a récemment suggéré aux autorités malgaches la désignation d’un magistrat référent chargé de coordonner l’ensemble des investigations, qui pourrait travailler en collaboration avec le Parquet de Paris. Les enquêteurs bénéficieraient en outre d’une assistance technique, de moyens de surveillance et d’investigation fournis par la France. « C’est le meilleur moyen d’obtenir des réponses rapides et de pallier la lenteur et l’opacité actuelles de la justice », estime Jean-Hervé Fraslin. Pour l’heure, l’État malgache n’a pas encore donné suite à cette suggestion.

En attendant, face au risque sécuritaire, le Quai d’Orsay invite sur son site les ressortissants français à la plus grande prudence sur la Grande île. Une vigilance maximale motivée également par ce bilan macabre : depuis 2012, douze ressortissants français y ont été tués.

Couverture

L’actu n’attend pas !


Couverture

Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez en souscrivant à l'Edition Digitale de Jeune Afrique

Je m'abonne J'achète ce numéro