Le Centre international des civilisations bantoues est-il bel et bien en train de renaître de ses cendres ?

Patrick Mouguiama-Daouda à Libreville au Gabon en avril 2016. © David Ignaszewski pour J.A.

C’est un projet faramineux qui est longtemps resté cantonné au rang d’utopie. Entamé en 1983 à l’initiative de l’ancien président gabonais Omar Bongo Ondimba, le Centre international des civilisations bantoues (Ciciba) devait s’ériger en « carrefour culturel » des peuples bantous. À travers la création d’une banque de données rassemblant des connaissances allant de l’archéologie à la linguistique en passant par les danses ou encore la médecine traditionnelle, le Ciciba devait être le trait d’union de la zone bantoue.

Problèmes managériaux et gabegies (10 milliards de Franc CFA ont été dépensés) avaient eu raison de ce projet ambitieux et unique sur le continent. Depuis janvier, le Ciciba semble être sorti de sa période d’hibernation pour retrouver une seconde jeunesse. Le projet s’est relancé avec son installation dans un nouveau bâtiment de Libreville en janvier et la signature d’un accord de coopération avec la Communauté économiques des États d’Afrique centrale début mai.

À l’occasion de la clôture cette semaine de la décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (17-19 mai) organisée à Libreville par le gouvernement gabonais en coopération avec le Ciciba, Jeune Afrique revient sur un projet vieux de 35 ans en train, une nouvelle fois, de renaître de ses cendres, avec Patrick Mouguiama-Daouda, linguiste et coordonnateur de la Chaire-Réseau Bantouphonie de l’UNESCO .

Jeune Afrique : Après les échecs passés, comment ce projet peut-il enfin fédérer autour de l’idée de « carrefour culturel » ?

Patrick Mouguiama-Daouda : Il faudrait d’abord repréciser les objectifs du projet en se recentrant sur le fait linguistique. Car si on peut parler de « caractéristiques bantoues », c’est d’abord en se référant aux traits lexicaux et grammaticaux que présentent les 500 à 600 langues parlées dans l’aire linguistique. La flagrance des ressemblances impose de considérer que cela s’explique par une origine commune. Qui peut nier que près de 300 millions de personnes parlent des langues bantoues dans le sous-continent ? Elle est là, la notion de carrefour culturel.

Quelle portée peut avoir ce projet quand les différents ressorts qui font la culture bantoue sont eux-mêmes débattus ?

Il y a deux niveaux d’analyse. Tout d’abord du point de vue de la langue, comme je vous l’ai dit, où l’on constate un fonctionnement grammatical commun et des racines communes sur plusieurs mots. À la périphérie il y a toujours des dialectes dont il faut clarifier l’appartenance, mais globalement sur le plan linguistique, l’appartenance bantoue est bien définie et aucun linguiste sérieux spécialiste de cette question n’en doute.

Au-delà, l’exemple des pygmées est un bon point de comparaison pour la question des traditions et de la génétique. Il n’y a plus de langues pygmées aujourd’hui en Afrique centrale. Tant en termes de linguistique que de traditions comme par exemple des techniques agricoles, les bantous ont assimilé les pygmées. Il y a une forme de « conscience » bantoue. Un des facteurs qui a facilité cette assimilation est la structure sociale des pygmées, des chasseurs-cueilleurs peu nombreux et plus sédentaires par exemple que les populations nomades d’Afrique de l’Est.

Comment définir alors cette « conscience » bantoue ?

Elle est à la fois intuitive mais repose aussi sur des ressorts concrets. Vous trouverez toujours des gens qui vous disent : « Chez nous, les Bantous, voilà comment se passent les choses, voilà comment on se marie, etc. » Ce sont des réflexes intuitifs transmis par l’éducation, qu’elle soit familiale ou scolaire avec les manuels de bantou ancien. Mais quand 500 langues utilisent le même mot pour le même geste ou la même tradition, ce n’est pas le fruit du hasard. Le proto-bantou s’est décliné comme l’indo-européen.

Le problème dans le cas des Bantous est qu’il y a la conscience d’appartenir à un espace mais celle-ci est très intuitive. En cela, le Ciciba est un bon projet culturel car il a pour objectif d’exploiter ce sentiment d’appartenance intuitif pour renforcer les liens avec les autres pays bantous.

Comment expliquer alors une adhésion inégale des pays de la zone bantoue, notamment d’Afrique de l’Est, au projet ?

Le Ciciba a été créé sur fond de réticences des pays d’Afrique de l’Est.  La principale raison est que, vu la diversité linguistique d’un pays comme le Kenya, parler de civilisations bantoues ne serait pas correct du point de vue de l’unité nationale. C’est plus une question politique, à ce stade.

Pourquoi, selon vous, le terme de bantouphonie est-il plus adapté ?

Il permet de redéfinir l’histoire de l’expansion en faisant de la place au pré-bantou. Il intègre le fait que certaines langues bantoues servent de langues véhiculaires à des populations diverses. C’est le cas du swahili. Si donc la notion de civilisations bantoue pouvait rebuter des pays dans lesquels plusieurs strates de population non bantoues existent, celle de bantouphonie, concrète et scientifique, est moins suspecte politiquement.

Le Ciciba s’est-il trompé d’approche jusque-là ?

Il ne faut pas présenter la culture bantoue comme un ensemble uniforme. Si on présente les caractéristiques historiques, culturelles ou linguistiques bantoues comme un ensemble homogène, on élude l’impact du contact avec les populations pygmées ou nomades et l’image que l’on en donne est erronée. C’est une démarche et une approche plus dynamique des origines bantoues qui a jusque-là manqué au projet du Ciciba et justifié la méfiance de certains pays, notamment d’Afrique de l’Est. Les projets du Ciciba doivent donc être orientés dans une perspective dynamique pour éviter le procès de la pureté qui n’existe ni pour le bantou ni pour aucune autre langue.

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