Mohamed Talbi, l’historien réformateur

par

Mohamed Arbi Nsiri est historien chercheur au sein de l'équipe ARSCAN (Archéologie et science de l'Antiquité) de l'université Paris X Nanterre, en France.

Mohamed Talbi chez lui, à Tunis, en octobre 2012. © Ons Abid pour Jeune Afrique

La réception de l’œuvre de Mohamed Talbi, qui pense le rapport entre islam et modernité dans le prisme de l’histoire critique, reste à écrire.

Outre maints articles d’histoire en français, anglais, arabe et italien, il a signé une bonne dizaine de gros ouvrages « philosophiques » au sens voltairien. Traduits tout autour du monde, ses textes sont devenus des classiques de l’historiographie méditerranéenne. Reconstituant les grammaires culturelles des époques qu’il étudie, Talbi y analyse les représentations, les idées-images, l’outillage mental et les réalités socio-culturelles. Entre continuité et rupture, il y fabrique ses objets, notamment la Tunisie, l’histoire médiévale de l’Afrique du Nord, la modernité et l’histoire-problème. Enseignés avec générosité à des générations d’étudiants, ces thématiques illustrent le périmètre épistémologique du « jardin de l’esprit » de ce grand spécialiste d’Ibn Khaldoûn, qui souvent met en garde contre la mythification du passé ancien ou récent.

Méfiant envers l’idéalisme de la mémoire historique, Talbi évoque à travers ses travaux d’historiens les conditions subjectives de la fabrication de la connaissance historique. Si la neutralité revendiquée est équivoque car chimérique en raison du contexte socioculturel qui pèse sur les conditions de production du savoir historique, elles n’en restent pas moins ordonnées par la recherche de la vérité que vise l’historien dont la responsabilité exige qu’il énonce sa position sociale en désignant l’arbitraire de tout prémisse herméneutique.

Dans ses recherches historiques, la responsabilité morale de l’érudit était totale

De facto, pour Mohamed Talbi, l’historien qui interprète le passé dans le prisme du présent inachevé, selon des causalités diverses, fabrique l’objet qu’il étudie, puisque son point de vue et sa méthodologie reflètent son univers mental, son milieu culturel, son origine familiale et plus largement sa position sociale. Ainsi, pour le doyen des historiens tunisiens, la connaissance historique ne peut jamais être cognitivement pure. Elle traduit le présent de sa fabrication culturelle. Elle fait écho à la conscience de celui qui fait l’historien en assumant la position politique du savant sur lequel pèsent les normes, les représentations, les questions et les cultures de son époque.

L’aggiornamento relativiste n’affranchit pourtant pas, selon la méthode analytique de Mohamed Talbi, le code moral des sciences de l’Homme. Celui-ci a bien cadré tout son travail depuis la publication de sa maîtrise en 1959 et jusqu’à ses derniers essais. Dans ses recherches historiques, la responsabilité morale de l’érudit était totale. Peut-on vraiment être historien sans ajouter la dignité morale à l’effort savant ? Telle est la question éthique que soulève Mohamed Talbi en évoquant dans ses textes la responsabilité morale de l’historien. Les nouvelles générations d’historiens, surtout tunisiens, ressentent lourdement le poids d’une succession qui est un engagement de fidélité aux traditions de labeur et d’impartialité établies par ce grand Maître.

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