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Maroc : la fiente de pigeon, le petit commerce des enfants de la médina de Fès

Par - à Fès

La fiente de pigeons aide à assouplir le cuir. © Jules Crétois

Plusieurs enfants s'adonnent à la collecte de fientes de pigeon pour se faire de l'argent de poche. Et pour cause : c'est un ingrédient nécessaire dans la fabrication du cuir.

Il fait 39 degrés et une odeur forte envahit les lieux. Les touristes qui ont dégainé leurs appareils pour une photographie panoramique se bouchent le nez. Nous sommes dans une des trois dernières tanneries traditionnelles dans la vielle médina de Fès. Les premières ont ouvert au XIIsiècle. La plus célèbre reste celle de Chouara, avec ses dizaines de cuves vieille de plusieurs centaines d’années. Récemment rénovée, elle emploie des dizaines de personnes. Ici, on fait du cuir « beldi », de qualité, pour des belghas (babouches) de luxe ou pour des bendirs (tambours) de bonne qualité.

La fiente de pigeon permet d’assouplir le cuir

Sur le toit de la médina, inscrite au patrimoine de l’Unesco, et sur lequel il travaille le cuir, Mohammed, employé dans une tannerie depuis presque 30 ans, dépose de lourds sacs bleus. Ils sont emplis de fientes de pigeon. « C’est la deuxième étape du travail du cuir. Ça aide à l’assouplir. Je mets la fiente dans une cuve avec de l’eau, je mélange au pied avec des grosses bottes en caoutchouc et j’y mets le cuir ».

Le cuir, pour être traité, est noyé dans différents liquides, de la chaux à l’ammoniac, avant d’être plongé dans des couleurs pour la teinture. Les quantités de fientes stockées sont impressionnantes. Le prix n’est pas fixé avec précision. « Un gros sac de 50 kilos vaut environ 150 dirhams », selon lui.

Un ingrédient indispensable

Si Fès est connue pour son cuir, elle l’est moins pour ses fientes de pigeon. Et pourtant, « impossible de faire sans » insiste Mohammed.

« La fiente vient des pigeonniers. Il y en a plusieurs. Demandez aux enfants, ils sauront vous dire », lâche Mohammed, qui durant son exposé, insiste bien : on n’utilise pas le mot « merde », mais bien « fiente ».

Dans la rue, un gamin d’une dizaine d’années passe en courant. « Pour la fiente ? Il faut aller vers Bab Guissa, j’ai des amis qui en achètent là-bas », indique-t-il. Il s’agit d’une vielle porte érigée vers le XVIIIe siècle et devenue une attraction historique. Ne reste plus qu’à demander.

Se faire de l’argent de poche

Un vendeur hèle les touristes. Propriétaire d’une petite boutique de cuir, il a aussi, sur le toit, un pigeonnier. Il élève avant tout des champions, de véritables pigeons voyageurs, coûtant jusqu’à plusieurs centaines de dirhams. Sur son toit, quelques petits sacs plastiques sont remplis d’excréments d’oiseaux. « Les petits viennent, ils raclent le sol et en échange, je leur laisse la fiente. Mon toit reste propre et ça leur fait de l’argent de poche », explique Abdelali. « Les gens qui vivent dans la médina sont modestes. Et puis c’est bien, ça leur apprend que tout le monde doit participer à l’activité de la médina. »

Quand on est sur le toit, en plissant les yeux et en regardant aux alentours, on peut voir ça et là, entre les antennes, le linge et les paraboles, quelques cages remplis d’oiseaux. « Ça n’a l’air de rien, mais la fiente doit être de bonne qualité pour le cuir. Si elle est trop liquide, il ne faut pas l’emmener. Et surtout, rien ne doit traîner sur le sol. Si par mégarde un bout de métal partavec le tout, ça risque de décolorer le cuir », détaille encore Abdelali.

En redescendant du toit, deux enfants équipés de raclettes demandent à monter pour ramasser des fientes.  L’un d’eux a le sens du commerce. Avec l’argent amassé, il rêve de s’acheter… un pigeon.

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