OIF – Henri Lopes : « Les chefs d’État savent qui je suis »

À Jeune Afrique, le 15 septembre, il explique avoir le soutien de Denis Sassou Nguesso. © Jacques Torregano pour J.A.

Inamovible ambassadeur du Congo en France, écrivain dans l'âme, l'ancien Premier ministre se rêve maintenant en successeur d'Abdou Diouf à la tête de la Francophonie. Rencontre avec Henri Lopes, un candidat atypique.

Septuagénaire racé dont l’élégance métissée a depuis longtemps oublié de vieillir, Henri Lopes est un candidat atypique. Alors que ses concurrents pour le secrétariat général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) font le tour des capitales, multiplient les conférences de presse et distribuent des plaquettes déclinant leurs mérites, celui qui est depuis seize ans l’inamovible ambassadeur du Congo en France ne fait pas campagne et s’abstient de tout programme.

Son expérience malheureuse de 2002, quand le sommet de Beyrouth lui préféra un certain Abdou Diouf, lui a appris une chose : "Ce sont les chefs d’État qui décident le jour J à la fois de la personne et de la feuille de route qu’elle sera tenue d’appliquer. Tout ce qui se dit avant n’a guère d’importance." Quant à sa propre notoriété, elle est, assure-t-il, "acquise" : qu’on ne compte pas sur lui pour entamer, à 77 ans, une tournée d’exhibition.

Henri Lopes, il est vrai, est plus que le représentant en France d’un président, le congolais Denis Sassou Nguesso, à qui il doit d’être à nouveau candidat. Il y a l’écrivain de qualité bien sûr, publié chez Présence africaine, au Seuil puis chez Gallimard, auteur de neuf romans (le dixième est prévu pour février 2015), dont certains sont devenus des classiques de la littérature africaine d’expression française enseignée dans les lycées et les universités. Et puis il y a l’homme, dont le parcours est intimement mêlé à l’histoire du Congo.

Lopes est une figure majeure de cette période troublée

Né sur l’autre rive, à Kinshasa (alors Léopoldville), un jour de septembre 1937, dans une famille où s’entrecroisent les ascendances belge, française et congolaise, le jeune Henri s’installe à Brazzaville avec sa mère à l’âge où d’autres entrent à l’école primaire. Vingt ans plus tard, le voici étudiant en histoire à Paris, où il fait son apprentissage politique au sein de la mythique Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, en pleine fièvre des indépendances.

De retour au Congo en 1965, il est tour à tour professeur, directeur de l’enseignement, puis ministre de l’Éducation nationale en 1969, nommé à ce poste par le très progressiste Marien Ngouabi. À l’époque, le Congo est à gauche toute, politiquement rouge vif. On s’appelle camarade, et le marxiste Lopes figure parmi les fondateurs du Parti congolais du travail (PCT).

Ministre des Affaires étrangères en 1972, Premier ministre de 1973 à 1975, ministre des Finances de 1977 à 1980 : Lopes est une figure majeure de cette période troublée, chaotique et sanglante (le président Ngouabi, pour qui il conserve une grande affection, sera assassiné) et qui l’expose parfois en première ligne. En 1973, à la suite d’une tentative de putsch manquée l’année précédente au cours de laquelle il fut brièvement arrêté, il préside la Cour révolutionnaire de justice chargée de juger les partisans du rebelle Ange Diawara. Plusieurs condamnations à mort par contumace sont prononcées – aucune ne sera exécutée. Un déchirement pour cet "opposant philosophique" à la peine de mort et, aujourd’hui encore, un traumatisme dont l’ombre portée irrigue Le Méridional, titre du manuscrit qu’il vient de remettre à son éditeur parisien.

En 1981, Denis Sassou Nguesso le laisse partir pour l’Unesco, loin du marigot congolais. Henri Lopes restera près de deux décennies place Fontenoy, sous la houlette d’Ahmadou Mahtar Mbow puis de Federico Mayor, et finira directeur général adjoint. Quatre de ses romans les plus connus, dont Le Lys et le Flamboyant et Le Pleurer-Rire ("mon best-seller", sourit-il), seront écrits pendant ces années de calme feutré, au coeur du 7e arrondissement de Paris.

Proche de Sassou Nguesso – qu’il connaît depuis la fin des années 1960 – pendant la guerre civile de 1997, Lopes est nommé ambassadeur en France en octobre 1998. Après avoir été enseignant, homme politique puis fonctionnaire international, le voici diplomate, sans cesser d’être écrivain. Une cinquième vie dont la longévité tient autant à ses compétences qu’à la phobie de l’instabilité qui est l’une des constantes de son président. La sixième est-elle en vue ? "J’y suis prêt", dit-il. Si certains en doutaient, cet entretien le prouve.

>> Henri Lopes : "Ma priorité sera de poursuivre l’oeuvre d’Abdou Diouf" <<

Jeune afrique : Pourquoi être à nouveau candidat au secrétariat général de l’OIF ?

Henri Lopes : J’ai le défaut de me sentir encore jeune, de penser que je ne suis pas le même qu’auparavant, et d’estimer que mon âge et mon expérience sont des atouts. En France, Georges Clemenceau n’a-t-il pas pris des décisions importantes à 76 ans ? Nelson Mandela n’a-t-il pas été élu à 77 ans à la tête de l’Afrique du Sud ? Ces exemples sont à méditer. Pour ma part, j’ai deux passions : l’écriture, même si je n’ai pas pu m’y consacrer à plein temps faute de moyens, et la défense de la langue française. Toute ma carrière, j’ai milité pour sa promotion, en particulier en Afrique. D’ailleurs, je crois aujourd’hui que le français est devenu une langue africaine.

L’intelligentsia française ne paraît pas très concernée par la francophonie.

La francophonie est-elle, selon vous, menacée ?

Oui, et s’il est une région du monde où elle est en péril, c’est bien l’Europe : à Bruxelles par exemple, l’anglais s’impose de plus en plus. De même, l’intelligentsia française ne paraît pas très concernée par la francophonie, et l’OIF suscite souvent des sourires en coin. A contrario, en Afrique, il y a une vraie demande de francophonie. Notre continent est la seule région du monde où le français va prospérer, et ce sur une zone qui s’étend de Nouakchott jusqu’à Brazzaville. C’est bien là que se trouve le réservoir de la francophonie.

En Afrique francophone, beaucoup de jeunes, pour qui l’OIF est une institution un brin surannée, se tournent vers l’anglais et les pays anglophones. Comment y remédier ?

Soyons clairs : l’anglais progresse partout, nous ne pouvons pas nous y opposer. Mais cela n’est pas incompatible avec la francophonie. Même le Nigeria, qui est la première puissance économique du continent, se met au français pour pénétrer les marchés qu’il convoite en Afrique de l’Ouest. D’une manière générale, je pense que tout Africain doit être bilingue et parler l’anglais, ou du moins en maîtriser les rudiments.

Vous dites que les jeunes se détournent de la francophonie ? C’est une chose qu’il nous faut prendre en compte de manière à ce que cette francophonie demeure, à leurs yeux, attrayante, et pour qu’elle soit incontournable pour les États anglophones. Il est vrai que l’OIF est une organisation récente, avec peu de moyens et beaucoup de responsabilités. Il nous faut, ensemble, réfléchir à l’avenir de la francophonie. Quitte à s’inspirer de démarches passées, comme celle de l’Unesco dans les années 1960, qui avait formé des professeurs : elle avait su comprendre et identifier un besoin précis et proposer un plan d’action efficace. C’est un bon exemple à suivre.

Quelles seront vos premières actions si vous êtes choisi pour diriger l’OIF ?

Il me semble fondamental de tirer les leçons du passé pour pouvoir agir. Si je suis désigné, je nommerai donc une commission pour faire le bilan de l’état du français dans tous les pays de la francophonie et pour décider de ce qui doit être fait. Il faudra aussi repenser le rôle politique de notre organisation : il n’est pas question de faire de l’OIF une ONU aux petits pieds, ni de reproduire ce qui existe déjà.

Qu’est-ce qui ferait de vous un bon secrétaire général ?

De par mon parcours, je pense incarner les trois dimensions qui font la spécificité de l’OIF. La première est culturelle et a été mise en avant dès la création de l’organisation, en 1970. La deuxième est politique, et elle est cruciale – le président Abdou Diouf l’a démontré avec brio. Enfin, l’OIF est bien une organisation internationale, avec ce que cela implique – et sans fausse modestie, j’ai dix-huit années d’expérience de haut niveau à l’Unesco. Tout cela fait que je pense être un candidat crédible, d’autant que j’ai également un solide réseau de connaissances parmi les chefs d’État et les hauts fonctionnaires du continent. À ceux qui disent qu’il faut désigner un ancien président, je réponds en citant l’exemple de l’ONU : aucun secrétaire général des Nations unies n’a jamais dirigé de pays.


Avec Abdou Diouf et Jacques Chirac, alors chef de l’État français, en janvier 2006.
© Jean-Pierre Muller / AFP

Certains candidats insistent, dans leur programme, sur les questions économiques. Pas vous. Pourquoi ?

Tout d’abord, moi, je n’ai pas de programme. Pourquoi ? Parce que ce sont les chefs d’État qui vont se réunir en novembre au Sénégal qui, en plus de choisir le prochain secrétaire général de l’OIF, définiront sa feuille de route. C’est comme ça que cela fonctionne. Quant à la dimension économique que vous mentionnez, c’est bien sûr une priorité, mais ce n’est pas une nouveauté : un partenariat étroit a déjà été noué avec le Forum francophone des affaires. Faut-il faire plus ? C’est aux chefs d’État d’en décider. Et peut-être s’inspireront-ils, quand ils se verront à Dakar, du rapport de Jacques Attali sur "la dimension économique de la francophonie".

L’OIF peut-elle être efficace dans tous ces domaines ? Peut-elle s’occuper à la fois de culture, de politique, d’économie…

La francophonie est un peu comme le vif-argent dans la main : il bouge, il s’étend à tout un spectre d’activités. Il ne s’arrête pas à ce que vous venez d’énumérer. L’OIF accorde également une place importante au développement durable ; elle pourrait être amenée à s’occuper des questions de santé à cause de l’épidémie d’Ebola et des préoccupations qu’elle suscite chez les présidents africains. Toutefois, c’est vrai, il faudra bien faire des choix : je vous le redis, les moyens de l’organisation sont limités et dépendent, comme c’est le cas pour toutes les organisations internationales, de la bonne volonté des bailleurs de fonds.

Tous mes concurrents me semblent bons et notre diversité sert la francophonie.

Vous revendiquez de ne pas avoir de programme. Vous ne donnez pas non plus l’impression de faire campagne quand d’autres candidats courtisent les chefs d’État…

Moi aussi, je pourrais être dans la séduction ou faire campagne, mais je connais bien le système et sais comment tout se joue. Il faut rappeler que les deux précédents secrétaires généraux [Boutros Boutros-Ghali et Abdou Diouf] n’avaient pas non plus fait campagne. Donc, non, je ne vais pas distribuer de programme. En revanche, peut-être vais-je préciser mes idées dans un fascicule et le soumettre lors de l’Assemblée générale de l’ONU à la fin du mois, avant que les chefs d’État ne fassent leur choix.

N’est-il pas regrettable qu’il n’y ait pas un candidat africain unique ?

Non, cela signifie que les Africains sont devenus démocrates ! En ce qui me concerne, c’est vrai que je n’ai pas fait l’unanimité jusqu’ici. Mais qui, parmi les autres candidats, peuvent le prétendre ? Tous mes concurrents me semblent bons et notre diversité sert la francophonie.

Avez-vous sollicité le soutien de chefs d’État du continent ?

Je me suis beaucoup entretenu avec "mon" chef d’État, le président Denis Sassou Nguesso. J’aurais pu solliciter plusieurs de ses homologues, mais, par pudeur, j’attends qu’éventuellement ils se manifestent. Je ne veux pas avoir l’air de mendier leur soutien et, de toute façon, la plupart d’entre eux me connaissent déjà.

Qui a eu l’idée de votre candidature : vous ou le président Sassou Nguesso ?

L’idée vient de lui. Il pense lui aussi que je suis l’homme de la situation pour la Francophonie.

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Propos recueillis par F. Soudan et J. Tilouine

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