Cinéma malien : Sissoko qui pleure, Sissoko qui rit

Cheick Oumar Sissoko, au festival panafricin du cinéma de Ouagadougou. © Ahmed Ouoba/AFP

Dans "Rapt à Bamako", le réalisateur malien (et ex-ministre de la Culture) dénonce les maux qui rongent le continent. Mais lance aussi un message d'optimisme à la jeunesse.

Quatorze ans après la sortie de , Cheick Oumar Sissoko, 68 ans, ancien ministre de la Culture (2002-2007), renoue avec ses premières amours. Dans les locaux du Centre national de la cinémato­graphie du Mali (CNCM), il achève le montage de son nouveau long-métrage, Rapt à Bamako. Tourné fin 2013, il sera présenté en février 2015 au Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco).

Pour le produire, Sissoko n’a reçu aucune aide extérieure : derrière les murs décrépits du CNCM, on trouve suffisamment de talents et de matériel pour travailler de manière autonome. C’est la première fois qu’il tourne en numérique. "Ancien" du septième art, il regrette un peu le "rapport affectif" à la pellicule, le risque que constituait chaque tournage, la mémoire des plans que l’exercice imposait.

Allégorie de la réalité africaine

Rapt à Bamako est tiré d’un roman policier éponyme pour enfants d’Alpha Mandé Diarra et Marie-Florence Ehret (paru en 2000 aux éditions Le Figuier et en 2011 chez Édicef). Ce récit naïf a fourni à Sissoko le prétexte qu’il attendait pour évoquer la corruption des élites, les meurtres sacrificiels des albinos ou le conflit de générations que traverse, selon lui, le continent.

Le réalisateur malien y voit une allégorie de la réalité africaine, mais aussi un message d’optimisme adressé à la jeunesse : les jeunes héros, aidés par une grand-mère "gardienne de la mémoire et des traditions", prennent leur avenir en main contre l’avis de leurs aînés, "préoccupés par leurs priorités personnelles, sans ambition pour leur pays", raconte-t-il.

Pour Sissoko, la réalisation est d’abord un moyen d’"élever les consciences".

Pour Sissoko, la réalisation est d’abord un moyen d’"élever les consciences". S’il s’est tourné vers le cinéma après avoir fréquenté l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, c’est pour des raisons politiques : "L’image est capitale pour montrer que l’Afrique n’est pas que le terrain des guerres, de la famine comme cela transparaît hélas dans les médias. Mon travail, c’est d’essayer d’officialiser la réalité."

Ses études en France ont donné à Sissoko le goût de la contestation : "Dans les années 1960, il existait un grand élan commun de solidarité avec les peuples opprimés. J’ai compris que le cinéma était la voie à suivre pour défendre cet idéal de justice sur le continent." Si, pour lui, création et politique vont de pair, son élection, en mai 2013, au poste de secrétaire général de la Fédération panafricaine des cinéastes (Fepaci), basée à Nairobi, lui impose désormais un devoir de réserve. Et de quitter la présidence de son parti, la Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (Sadi), ainsi que son pays : "Ce n’était pas le meilleur moment, reconnaît-il. Mais mes pairs m’ont choisi."

Les raisons de sa colère

Méthodiquement et mezza voce, Sissoko expose les motifs de sa colère : le manque de vision et de leadership des dirigeants actuels, un secteur éducatif en déshérence, une jeunesse sacrifiée… De quoi faire renaître en lui le jeune militant qui manifestait pour exiger le départ du général Moussa Traoré.

Pourtant, il sait qu’il a eu plus de chance que la jeunesse malienne d’aujourd’hui. "Sous le premier régime [de Modibo Keïta], explique Sissoko, l’école était gratuite, les enseignants étaient performants, la culture et l’échange valorisés. Le coup d’État de Moussa Traoré en 1968 a tout balayé." Rappelant que le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), lors de son investiture il y a un an, a salué ce "grand démocrate" qu’aurait été le général, il s’indigne : "Le peuple n’a pas élu IBK pour se faire insulter."

Mais Sissoko ne veut pas pour autant ruer dans les brancards. D’ailleurs, la Sadi fait toujours partie de la majorité présidentielle. Et s’il est sûr d’une chose en ces temps troublés, c’est qu’"il faut faire front commun".

Avant-première

En attendant la sortie, fin 2014, de son prochain long-métrage, Soba, le réalisateur Souleymane Cissé a présenté en avant-première, aux Rencontres cinématographiques de Hergla (Tunisie), fin août, la version finale du film documentaire O Sembène, hommage au réalisateur sénégalais disparu en 2007