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Hommage à Mohamed Talbi (1921-2017), un ardent polémiste

par

Aissa Baccouche est un écrivain tunisien.

Mohamed Talbi, universitaire et islamologue tunisien, en juin 2000 à Tunis. © Vincent Fournier pour J.A.

L'historien, penseur et islamologue tunisien Mohamed Talbi est décédé le 1er mai à Tunis.

« A dieu, mon vieux compagnon. Tu vas donc vive de la vraie vie.

Tu vas aller où sont les esprits lumineux qui ont éclairé et qui ont vécu, où sont les penseurs, les apôtres, les précurseurs… »

(Victor Hugo, « Les châtiments »)

Boutefeu, négationniste, gâteux : les quolibets n’ont pas manqué pour les détracteurs d’un homme qui, apparemment, n’en prenait guère ombrage. Mohammed Talbi, qui vient de tirer sa révérence, a traversé allègrement le XXe siècle avant de voir jaillir de son corps frêle et menu les étincelles d’une foi incandescente qu’il nomma, lui-même, liberté.

Penseur libre, c’est ainsi qu’il se qualifiait, mais penseur libre en Islam. Car l’homme qui vient de nous quitter n’a jamais cessé de clamer à cor et à cri qu’il était musulman corps et âme, que Allah était son Dieu et que le Coran était son livre de référence.

Alors, en quoi notre éminent historieur et écrivain se distingue-t-il de ses contemporains qui ont trempé leurs plumes dans l’encre cultuelle ?

Eh bien, c’est en soutenant mordicus qu’en dehors des enseignements du livre sacré, tout le reste n’est que littérature.

Il n’a cessé de ferrailler avec ses contempteurs à propos de ce qu’il considérait comme un amoncellement de balivernes et qui est affublé du nom de chariaa.

Le Coran est la parole de Dieu alors que la Chariaa est la prose des hommes.

Et ces hommes sont, par définition, faillibles. Comme de surcroît, en Islam il n’y a point d’intermédiation entre les croyants et leur créateur, la chariaa ne saurait servir de bréviaire comme dans d’autres religions ni de corpus de sauvetage.

Le Coran, écrit-il, dans l’un de ses innombrables ouvrages, est le seul texte qui proclame clairement : « pas de contrainte en matière de religion ».

Pourtant ses pourfendeurs ne l’entendirent pas de leurs oreilles insensibles au discours de la raison. Ils l’accusèrent d’hérésie. Certains vont jusqu’à lui coller l’épithète de mécréant donc passible, comme tous les infidèles, de lapidation. N’a-t-on pas bariolé en gros caractères la façade de son logis au Bardo : « c’est ici que gît le diable ».

Si Mohammed, en bon croyant intrépide, n’en croyait pas un mot. Il mourra, assénait-il, si Dieu le veut, dans son lit et de mort naturelle.

Il gagna le pari. Mais auparavant il s’était tant délecté, notamment à travers la petite lucarne, à mette les rieurs de son côté. L’on se souviendra toujours de ses sautillements sur son siège aux côtés de l’animateur provocateur d’El Hiwar Ettounisi en claquant les mains « Ils veulent me tuer… ils veulent me tuer… »

Polémiste-né, polémiste il le restera jusqu’à la fin de ses jours.

Il vient de rejoindre la lumière des Cieux et de la Terre.

« Semblable est la lumière

À une niche où se trouve une lampe

Lumière sous lumière !

Dieu guide vers sa lumière qui il veut »

(Sourate « La lumière »)

En refermant son livre Penseur libre en Islam (Éditions Albin Michel, 2002) Mohammed Talbi exprime un vœu « que dans toute maison il y ait une place pour une niche où se trouve une lampe ».

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