Travail des enfants en Ouganda : deux ONG accusent LafargeHolcim de ne pas assumer ses responsabilités

Usine Lafarge à Paris, en mars 2017. © Thibault Camus/AP/SIPA

En Ouganda, la décision du franco-suisse LafargeHolcim d'abandonner le travail des mineurs, après y avoir eu recours pendant une décennie selon un reportage du journal Le Monde, aurait laissé nombre d'entre eux sur le carreau. C'est ce qui ressort du rapport, fruit d'une enquête de six mois, de deux ONG, l'organisation suisse Pain pour le prochain (Bread for All, BFA) et son partenaire local en Ouganda, Twerwaneho Listeners’ Club.

En mars 2016, un reportage du Monde à Harugongo, dans l’ouest du pays, révélait que des enfants travaillaient dans des mines ougandaises à l’extraction du pouzzolane, un additif d’origine volcanique au ciment, pour les sous-traitants de Hima Cement, la filiale locale de LafargeHolcim.

Après la polémique, le géant du ciment avait annoncé son intention de cesser sa collaboration avec des mineurs artisanaux et de ne plus recourir qu’à des chaînes automatisées. « Avec cette décision, LafargeHolcim a simplement réduit le risque lié à sa réputation sans mettre en oeuvre de mesures pour garantir un futur digne aux enfants qui travaillaient dans ses carrières », accuse BFA.

Jusqu’en septembre 2016, selon plusieurs témoignages recueillis par l’ONG, environ 150 enfants travaillaient dans des carrières pour le compte de Hima Cement. Cette dernière, privatisée en 1994, avait été rachetée par Lafarge cinq ans plus tard.

Des conditions de travail dangereuses

Si le recours aux mineurs artisanaux a commencé en 1992, l’utilisation d’enfant pour l’extraction du pouzzolane est attestée au le début des années 2000. Des membres de l’ONG ont pu recueillir les témoignages d’une vingtaine d’entre eux âgés de 12 à 17 ans.

La plupart travaillaient sans protections et avaient abandonné l’école avant le secondaire. Les conditions de travail y sont décrites comme « dangereuses » et la plupart des enfants s’étaient déjà blessés au moins une fois, que ce soit aux pieds,aux bras ou aux jambes.

En septembre dernier, Hima Cement a décidé de faire passer le recours à des sous-traitants artisanaux à 10% de sa production, les 90% restants devant être assurés par des chaînes automatisées. En janvier 2017, la compagnie est allée plus loin en cessant toute collaboration avec des sous-traitants artisanaux, tout en affirmant n’avoir jamais eu recours au travail d’enfants.

Or selon les ONG, cette décision a laissé sans ressources la plupart des enfants qui travaillaient pour Hima Cement, lesquels avaient par ailleurs abandonné l’école. Par conséquent, accuse BFA, LafargeHolcim « ne respecte pas les exigences des Principes relatifs aux affaires et aux droits de l’homme émis par l’ONU, selon lesquels les sociétés doivent utiliser leur influence sur leurs sous-traitants pour apporter des solutions en cas d’impacts négatifs sur les droits humains ».

Aucune preuve matérielle du travail des enfants

Interrogée, la société franco-suisse née en 2015 de la fusion de deux géants du secteur, le français Lafarge et le suisse Holcim, affirme avoir diligenté une enquête en avril 2016 – dans la foulée de l’article du Monde – menée par des auditeurs « indépendants et qualifiés ».

Or ces auditeurs « n’ont trouvé aucune preuve matérielle indiquant que Hima Cement ou ses fournisseurs auraient fait travailler ou été au courant de travail d’enfants dans la chaîne d’approvisionnement », indique un communiqué.

Au total, affirme le groupe, 49 visites à l’improviste ont été menées par sa filiale locale, de jour comme de nuit, dans les carrières de pouzzolane et « aucune de ces visites n’a montré d’exploitation minière artisanale effectuée par des enfants ».

Si LafargeHolcim affirme prendre « très au sérieux » les allégations de l’ONG suisse, la société « ne tolère pas le travail des enfants et ce, à toutes les étapes de sa production et de sa chaîne d’approvisionnement ». Par ailleurs, la chaîne de travail de Hima Cement est automatisée, conclut LafargeHolcim, « ce qui permet d’exclure le travail des enfants ».

LafargeHolcim et le conflit syrien

Ce n’est pas la première fois qu’un scandale vient entacher la réputation du géant des matériaux de construction, lequel affirme être premier dans son secteur avec 90 000 employés répartis dans 80 pays et 2 300 usines, et une capacité globale de production de 350 millions de tonnes.

En mars dernier, LafargeHolcim a admis avoir « indirectement » financé en 2013 et 2014 des groupes armés en Syrie, pays déchiré par la guerre civile, pour maintenir en activité sa cimenterie. Un aveu qui a mené à la démission du PDG du groupe, Eric Olsen, un mois plus tard, le 24 avril.